Reporters : Pensez-vous possible un conflit direct entre l’Egypte et la Turquie, deux pays directement engagés en Libye ?
Raouf Farrah : Dans les conditions actuelles, le risque d’une confrontation armée directe est faible, mais des exercices militaires de dissuasion tant maritimes qu’aériens sont à prévoir. S’il est vrai que le président Abdel Fattah El-Sissi a déclaré que le front «Syrte-Jufrah», deux lieux stratégiques pour l’Armée nationale libyenne (LNA) et ses alliés, est une «ligne rouge» à ne pas dépasser par Ankara, et bien que le Parlement égyptien ait formellement accordé les pouvoirs au Président de mobiliser l’armée à l’extérieur du territoire au nom de la «sécurité nationale», ces deux actions sont avant tout des manœuvres de dissuasion volontaire, dont le but est de court-circuiter les plans du Gouvernement d’entente nationale (GNA) et son allié turc, plus que l’amorce d’un conflit armé direct entre l’Egypte et la Turquie.
L’usage des vocables «ligne rouge» visait à arrêter l’hémorragie de la défaite. Haftar a perdu la «Guerre de Tripoli» lancée en avril 2019 et les territoires conquis à l’Ouest, et il ne peut se permettre de ne plus avoir le contrôle sur la ville de Syrte, véritable porte d’entrée vers le croissant pétrolier et l’Est libyen, et la base militaire de Jufrah (Waddan). Ses alliés (Emirats arabes unis (EAU), France, Egypte, Russie, Arabie saoudite) connaissent le caractère stratégique de la ligne «Syrte-Jufrah». Il faut rappeler que l’Egypte est davantage un soutien diplomatique au maréchal Haftar qu’un appui militaire. La véritable tirelire de guerre du maréchal ce sont les EAU.
Il y a quelques jours, le Conseil de la défense égyptien s’est réuni pour évaluer la situation sécuritaire du pays, et tout porte à croire que Le Caire privilégiera l’engagement d’un processus de résolution de la crise par le haut, et non une guerre ouverte, dont les conséquences sont imprédictibles. Le but étant de réhabiliter Haftar par le politique et masquer les défaites des dernières semaines. Certains médias pro-régime en Egypte alimentent l’idée d’un conflit armé avec la Turquie pour détourner l’opinion publique et masquer les difficultés immenses auxquelles le pays fait face. Nous pouvons citer la gestion catastrophique de la pandémie, le chômage et le creusement des inégalités, les déficits budgétaires abyssaux, le risque de défaut de paiements, la menace terroriste au Sinaï, et la non-résolution du conflit autour de la gestion de l’eau du Nil et du barrage de la Renaissance. L’Ethiopie a entamé son remplissage, ce qui accentue l’impression d’une défaite géopolitique autour d’un dossier qui menace la sécurité hydraulique et alimentaire de l’Egypte.
Pour Ankara, la gestion du dossier libyen va devenir de plus en plus complexe. Pour que les forces du GNA contrôlent les territoires acquis au fil des derniers mois ou tentent d’avancer vers le sud-ouest, les Turcs devront fournir davantage de matériels militaires, d’hommes et de ravitaillement et une couverture aérienne plus que nécessaire. Ankara connaît les limites de son interventionnisme militaire en Libye. C’est l’une des raisons pour lesquelles le cap de Syrte n’a pas été franchi.
Au-delà de ces intérêts économiques en Libye – avec notamment la signature de l’accord maritime et les projets de la reconstruction en Libye -, Ankara veut aussi prendre en main l’initiative politique à son ennemi émirati. Il y a trois jours, un évènement politique est passé inaperçu. La Turquie et la Russie ont constitué un groupe de travail commun sur le dossier libyen, alors que les deux puissances soutiennent respectivement le GNA et la LNA ! Ceci plaide en faveur de la piste de la désescalade, ou du moins, du maintien du statu quo. Autre facteur important à prendre en considération : la position des Etats-Unis par rapport à la Libye post-guerre de Tripoli. Même si la politique étasunienne à l’égard de la Libye manque de cohérence, Washington ne souhaite pas que la guerre par procuration, que se livrent des puissances étrangères, finisse par devenir une confrontation directe entre deux pays. Il faut rappeler que l’entrée en lice il y a 7 mois de la Turquie en Libye – qui est membre de l’Otan – ne pouvait se faire sans l’aval américain.

Le Président algérien a parlé d’initiative algéro-tunisienne pour faire avancer le processus de résolution de la crise. Que peuvent faire ces pays voisins de la Libye ? Et quels poids ont-ils pour faire avancer le dossier dans le sens de la paix ?
Je crois que les pays limitrophes peuvent faire. La Tunisie et l’Algérie reconnaissent le Gouvernement d’entente nationale comme autorité légitime et sont pour la construction d’une solution politique. Ils peuvent enclencher un processus politique, mais sans l’Egypte.
Toute initiative algéro-tunisienne qui ferait avancer le processus de résolution de la crise est louable. Mais au vu des positions clivantes des puissances qui mènent une guerre par procuration en Libye, un tel projet, indépendamment de la qualité de son contenu politique, aurait peu de chance d’altérer le cours des choses. Si on prend l’Algérie et la Tunisie de manière séparée, on peut dire que la gestion du dossier libyen par la diplomatie algérienne souffre d’un retard diplomatique considérable en relation avec les difficultés de politique interne récentes au plus haut niveau de l’Etat, des relations ambiguës et compliquées avec le maréchal. La Tunisie, de son côté, pèse très peu sur le futur du dossier libyen, même si elle fait face à des risques sécuritaires réels à ses frontières. Son absence de la Conférence de Berlin en janvier dernier, suite aux refus des autorités tunisiennes d’accepter une invitation de «dernière minute», donne une idée du rôle diplomatique qu’elle occupe sur l’échiquier international.
Si une initiative algéro-tunisienne venait à voir le jour, je la verrais surtout accomplir un travail de rapprochement et de dialogue entre toutes les parties prenantes libyennes, sans exclusions ni omissions, ni «folklorisation». L’initiative doit être un espace de réconciliation pour la paix qui permet aux Libyens eux-mêmes de tracer la voie d’une sortie de crise par le bas. La guerre de Tripoli a exacerbé les divisions et accentué la fracture entre l’Est et l’Ouest. Le dialogue inter-libyen a toujours été le point faible de toutes les tentatives de médiation politiques. Le fameux Plan mis en place par Ghassan Salamé, ancien envoyé spécial des Nations unies en Libye, a complètement failli sur cet aspect. Pareillement, les Accords de Skhirat, accord politique inter-libyen signé au Maroc en décembre 2015, n’a pas donné les moyens aux acteurs de construire la confiance nécessaire. L’apport d’une initiative algéro-tunisienne serait moins d’élaborer un texte politique ou une énième conférence internationale sur la Libye, mais de créer les conditions d’un espace de dialogue qui consolide l’unité de la Libye dans toute sa diversité.

Berlin, Paris et Rome ont appelé au respect de l’embargo sur les armes en Libye au risque de sanctions contre les contrevenants. Comment interpréter cette initiative alors que Rome et Paris ne semblaient pas avoir la même vision des solutions à apporter au conflit ?
L’embargo sur les armes en Libye est violé de manière quotidienne et flagrante par la majorité des puissances étrangères qui interviennent en Libye, à leur tête les Emirats arabes unis, la Turquie, la Russie, le Qatar et l’Arabie Saoudite. Ces puissances étrangères qui appellent à son respect livrent des armes et vendent des Rafales, des Mirages et des drones de haute technologie aux acteurs du conflit. Quand Paris, par exemple, appelle au respect de l’embargo, c’est surtout pour pointer du doigt le soutien militaire turc au GNA. Dès lors qu’il s’agit des Emirats arabes unis (EAU), c’est le silence radio ! Or, les Emiratis ont livré des milliers de tonnes de matériels militaires à Haftar depuis 2016. Ils détiennent une base militaire à une centaine de kilomètres au sud de Benghazi dans l’illégalité la plus totale.
Depuis 2011, l’ONU ne cesse de dénoncer les violations de l’embargo, mais le Conseil de sécurité ne peut se saisir de cette question de manière ferme. Sur le plan de la surveillance des violations de l’espace maritime, l’opération européenne Eunavfor Med, connue sous le nom d’opération Sophia, avait comme mandat exécutif de contrôler l’embargo sur les armes avec notamment la possibilité d’usage de la force contre les cargos qui transportent des armes vers la Libye. Le mandat de la mission s’est terminé le 31 mars. Pour diverses raisons, le bilan de la mission est très maigre, voire médiocre, avec trois saisies à son actif. L’UE a depuis lancé l’opération Irini pour faire respecter l’embargo sur les armes imposé à la Libye. Il est trop tôt pour évaluer cette mission.

Les Nations unies ont nommé l’Américaine Stephanie Williams envoyée spéciale par intérim en Libye. Est-ce que c’est une reprise en main du dossier libyen par le Conseil de sécurité selon vous ?
Je ne vois pas les choses ainsi. Les difficultés auxquelles le Conseil de sécurité fait face concernant la Libye sont la conséquence des pressions diplomatiques et du lobbying exercés par certaines puissances. La nomination intérimaire de Madame Willams au poste de cheffe par intérim et représentante spéciale est logique au vu de son parcours. Elle était Représentante spéciale adjointe chargée des affaires politiques en Libye auprès de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul) depuis 2018. Le temps pris pour désigner le nouveau représentant du Secrétaire général des Nations unies pour la Libye montre à quel point les négociations et les jeux d’influences autour de cette désignation sont importants. Depuis la création de la Manul, six représentants se sont succédé avec des résultats très mitigés. Aujourd’hui, le plus dur n’est pas de trouver quelqu’un pour occuper le poste, mais laisser la personne désignée accomplir son mandat. <