Situation politique et sécuritaire au Mali et au Sahel, l’hostilité ouverte entre le pouvoir militaire de transition à Bamako et l’organisation de la Cédéao, forces et faiblesses de l’Union africaine, bilatéral algéro-français et contentieux avec le Maroc, toutes ces questions ainsi que d’autres en rapport avec l’actualité internationale ont permis au chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra, de se livrer au cours de l’entretien qu’il a accordé à Addis-Abeba, en marge du sommet de l’Union africaine, aux médias français France 24 et RFI à un bien intéressant exercice d’explication des grandes lignes de la politique étrangère algérienne et particulièrement de son approche des dossiers qui mobilisent aujourd’hui ses services et missions aux Nations unies, en Afrique et dans le monde arabe notamment. Pas de place aux faits accomplis, ni aux logiques de sanction, priorité à la négociation, a-t-il insisté.Par Halim Midouni
Le résumé de cet exercice d’explication tout à fait exemplaire du métier de diplomate de M. Lamamra peut tenir en deux phrases : le rappel des positions de principe de l’Algérie sur les grandes questions internationales et la transmission de messages sur l’attitude adoptée par son gouvernement sur celles qui sont aujourd’hui sources de tension ou de crise à résoudre dans la bande sahélo-saharienne, au Moyen-Orient et dans les régions où elles ont un prolongement de type politique et stratégique. Ainsi, il en est de la transition militaire au Mali à propos de laquelle le ministre algérien des Affaires étrangères a tenu à rappeler le refus de l’Algérie de tout changement politique non constitutionnel et son rejet des coups d’Etat, une précision en guise de réponse à l’idée suggérée lors de l’entretien accordé aux deux médias de France Médias Monde qu’Alger soutient le colonel Assimi Goïta et les officiers au pouvoir à Bamako. Face à la détérioration de leur relation avec la France et l’Union européenne et les développements de compétition qu’elle a générée en faisant de la Russie un acteur désormais important sur la scène malienne, M. Lamamra a redit la doctrine algérienne de s’opposer à toute présence étrangère en Afrique. «La position algérienne est celle d’être contre la présence de toutes forces étrangères en Afrique» comme elle est celle de considérer que «l’Union africaine devrait pouvoir disposer des moyens et faire preuve de la volonté politique nécessaire pour apporter des solutions africaines aux problèmes de l’Afrique», a-t-il répété.
Cependant, et devant la complexité du terrain politique et sécuritaire malien, et ses conséquences au Sahel et son voisinage, il s’agit, pour l’Algérie, de respecter le droit de chaque gouvernement et Etat souverains «d’organiser sa sécurité comme il l’entend», allusion faite à la présence sur le sol malien du groupe paramilitaire russe Wagner qu’il refuse de qualifier de «mercenaires» parce qu’il s’agit, a-t-il rappelé, d’un terme «qui ne fait pas consensus» et qu’il traduit une perception qui n’est pas celle des Maliens eux-mêmes, ni celle de tous les Africains, mais celle de Paris, Washington et des Occidentaux inquiétés par le rôle nouveau que joue la Russie au Mali. S’il n’a pas semblé insister sur ce déploiement russe que les militaires au pouvoir au Mali expliquent par la «coopération» ancienne entre Bamako et Moscou, il a dit comprendre, à propos de la présence russe, française et occidentale dans ce pays, «que les solutions alternatives, comme celles qui ont prévalu jusqu’à présent, puissent avoir lieu de sorte que les groupes terroristes ne fassent qu’une bouchée de ce grand pays (…) si névralgique et si important pour la paix et la sécurité dans toute la région». Pragmatisme, donc, devant cette donnée, mais conviction également que la crise malienne est «conjoncturelle» et que les questions qu’elles posent comme celle des interventions étrangères «doivent être discutées dans le cadre de l’ONU et de l’Union africaine (UA)». L’UA, a-t-il préconisé tout particulièrement, «doit disposer des moyens nécessaires pour apporter des solutions africaines aux problèmes africains» et agir de sorte à privilégier non pas les logiques de sanction – comme celles prises par l’organisation de la Cédéao contre le pouvoir militaire de transition – mais le langage de la négociation.

Médiation en attente du feu vert de Bamako et de la Cédéao
A ce sujet, la proposition algérienne d’une médiation pour une transition de douze à seize mois comme délai «raisonnable» pour préparer le retour du Mali à l’ordre constitutionnel a été «formellement adopté» par les instances panafricaines, mais qu’elle est en attente du feu vert de Bamako et de la Cédéao, a affirmé Ramtane Lamamra. «Il faut dépasser l’horizon des sanctions», a-t-il exhorté non sans déplorer que les Etats membres de l’organisation ouest-africaine n’ont pas cru nécessaire de consulter les «voisins non-Cédéao», donc non concernés par les sanctions, «l’Algérie et la Mauritanie», sur la pertinence des mesures d’embargo qu’ils ont prises à l’encontre du Mali. Aura-t-on alors de nouvelles données sur l’initiative algérienne à l’issue du sommet d’Addis-Abeba ? «J’espère qu’il y a encore de l’espace pour la raison, pour des démarches respectueuses pour la souveraineté nationale du Mali (…) et qui laissent place à la communauté internationale pour qu’elle assume ses responsabilités sur la base de mandats du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine», a souhaité le ministre des Affaires étrangères. «Il y a des solutions autres que les faits accomplis», a-t-il conseillé, non sans aborder le clivage provoqué par l’initiative prise «sans consultation» par le président de la commission exécutive, Moussa Faki, d’admettre d’Israël en tant qu’observateur au sein de l’UA, un point qui «divise» les Etats membres déjà polarisés par d’autres dossiers et pose le sérieux problème de leadership que connait actuellement l’organisation panafricaine.

Algérie-France : adoucissement du climat de tension
Concernant le bilatéral algéro-français, le chef de la diplomatie a dit de son évolution qu’elle est en «phase laborieusement ascendante», une formule qui dit toute la difficulté par laquelle sont passés les rapports politiques et diplomatiques entre Alger et Paris depuis octobre 2021 et les propos tenus par le président Emmanuel Macron sur la question mémorielle. Un énoncé qui signale aussi que l’amélioration des relations entre les deux capitales «ne suffit pas à masquer certains problèmes» dont ceux liés à la circulation des personnes notamment, mais que la tendance est à l’adoucissement du climat de tension qui a prévalu entre les deux parties depuis l’automne dernier. Il en est pour preuve le commentaire qu’a eu M. Lamamra sur la probabilité d’une participation du chef de l’Etat, M. Tebboune, au prochain sommet UE/Afrique à Bruxelles à l’invitation de son homologue français ou l’observation qu’il a eu sur l’interdiction aux avions français de survoler l’espace aérien algérien : «une mesure technique qui n’a pas vocation à durer éternellement» dans un moment où «des ponts de la coopération algéro-française sont en train de se remettre en place», a-t-il indiqué en réponse générale à une question relative à l’utilisation du ciel algérien par des avions russes à destination du Mali. A propos du contentieux mémoriel, et du «massacre d’Européens» en juillet 62 à Oran, le chef de la diplomatie a jugé que «l’histoire doit être laissée aux historiens et l’appropriation par chacun des peuples de son histoire doit se faire sans acrimonie et sans accusations pas forcément avérées». Il a souhaité que l’Algérie puisse récupérer «des archives» et des «objets symboliques» de la souveraineté algérienne d’avant 1830, citant le canon dit «Baba Merzoug» actuellement exposé à Brest.

Maroc : «L’Algérie ne fera la guerre qu’en cas de légitime défense»
Sur le Maroc, Ramtane Lamamra juge que la décision algérienne de rompre les relations avec Rabat est le résultat d’un «processus» dont les derniers développements décisifs ont été la normalisation de ses relations avec Israël et les menaces que certains des responsables israéliens ont proférées. Le chef de la diplomatie algérienne confirme que l’arrivée de ce pays dans l’espace nord-africain et maghrébin constitue, en effet, un bouleversement géopolitique majeur qui impose à l’Algérie de nouveaux et sérieux défis pour sa sécurité nationale. Il s’agit d’un pays voisin qui a accéléré sa course à l’«armement» et qui a créé une «alliance militaire d’un type nouveau», a-t-il fait noter. Mais, sur la probabilité d’un conflit armé avec le Maroc, Ramtane Lamamra a déclaré que «l’escalade est de la part des autorités marocaines, que le Maroc mène une guerre de quatrième génération contre l’Algérie, et que l’Algérie ne fera la guerre qu’en cas de légitime défense». A propos du Sahara occidental, le chef de la diplomatie algérienne a mis l’accent sur le caractère «plus subtil» de la position de Washington et de l’administration du président Joe Biden par rapport à celle de son prédécesseur l’ex-président Donald Trump, qui a eu une attitude «erronée» sur la manière de résoudre le conflit, a-t-il indiqué. La subtilité que Ramtane Lamamra voit dans l’actuelle position de la Maison Blanche réside, a-t-il dit, dans le fait que le Département d’Etat soutient l’action du nouvel envoyé spécial dans la région, Staffan De Mistura dont la mission, a-t-il estimé, est d’appliquer les résolutions du conseil de sécurité des Nations unies. Et de parvenir à «une solution mutuellement acceptable» par les parties en conflit, le Maroc et le Polisario, «garantissant le droit des Sahraouis à l’autodétermination». Quant aux consulats US devant être ouverts en territoire sahraoui, il s’agit d’une «mystification» et d’un «geste de propagande fort» qui n’ont aucune portée juridique», a-t-il soutenu.

Sommet de la ligue arabe : un nouveau «temps fort»
Enfin, sur la tenue du prochain sommet de la Ligue arabe à Alger, on retiendra surtout la phrase de M. Lamamra selon laquelle la volonté de l’Algérie est d’être l’initiatrice d’un nouveau «temps fort» à l’exemple du sommet de Beyrouth de 2002. C’est-à-dire d’une paix globale en échange du retrait d’Israël des territoires occupés depuis 1967 (la Cisjordanie, Gaza et le Golan syrien), de la création d’un État palestinien avec pour capitale Jérusalem-Est, et d’une solution au problème des réfugiés palestiniens. <