Il nous a paru utile d’aller au domicile de cinq de nos compatriotes expatriés et émigrés aux quatre coins du monde. Angleterre, France, Canada, Kenya et Syrie ont été nos choix ; cinq pays, quatre continents, où l’on a voulu savoir comment vivaient les nôtres pendant la période trouble de la Covid-19 et l’arrivée du Ramadhan. Embarquement immédiat pour aller chez Batout, Hamza, Zina, Amine et Nadjiba. Mettez vos ceintures, vos masques, décollage immédiat !

En partant étudier en Angleterre, en 1984, Batout n’imaginait pas qu’il allait s’y installer et encore moins résider dans l’extrême sud du pays. Il a bien commencé par étudier dans une région tout au Nord de l’île, mais il était dit qu’il rejoindrait Torquay, le comté de Devon, en 1989, et qu’il s’y installerait. Là, des plages immenses de sable et de galets, mais aussi et surtout d’histoire. C’est sur place que les Alliés avaient simulé le débarquement en Normandie à l’aube du «jour le plus long», celui du 6 juin 1944.



God bless Ramadhan
Plus tard, femme et enfants seront ses compagnons dans son long périple british. Batout, c’est Abdelbaki Bestandji, mais sa sœur, toute jeune, son aînée de deux ans, avait fait un «glissement» de langage et avait transformé Abdelbaki par Batout. «Dans ton article, ce n’est pas la peine de mettre Abdelbaki, personne ne me reconnaîtra, à commencer par mes parents les plus proches», nous dira Batout en prélude à la discussion que nous avons eue à propos du confinement et du Ramadhan derrière la Manche.
«A Torquay, il n’y a pas d’odeur de Ramadhan, ‘’makaneche essawle’’. L’affiliation musulmane n’y est pas très développée et ne constitue pas une communauté. Ce n’est pas comme à Londres, mais bon, ce n’est pas la joie, mais on s’y fait. Toutefois, avec le confinement lié à la Covid-19, cette année c’est plus dur.» Batout avait l’habitude de recevoir des amis musulmans au cours du mois béni, un Algérien des Hauts-Plateaux, un Sétifien, et un chirurgien irakien. Des échanges de visites pour combler et égayer les longues nuits de Ramadhan.
Tout cela s’écrit au passé maintenant. Avec sa femme, sa fille et son fils Younès, un fan d’Arsenal. Un club londonien supporté par un gosse de dix ans et un père de 60, des Algériens domiciliés à Torquay ! Mais bon, c’est comme ça, et on n’y peut rien. Batout a bien supporté le Bayern de Munich, haut comme trois pommes, de sa désormais lointaine Constantine.
«Le confinement ici, c’est un confinement. On ne joue pas. Et puis, il y a une discipline innée chez les Britanniques qui fait que les rues de toutes les villes anglaises sont plus que désertes. Et ne s’aventure dehors que la personne qui doit vraiment sortir, des commissions ou du boulot. Moi, j’ai la chance de bosser en télétravail et, en deux mois, je ne suis allé au siège de mon employeur qu’une seule fois. Et là, dans l’open space, il y avait vraiment une distanciation de plus de deux mètres avec masques, gel et tout le nécessaire pour se protéger», nous dira encore Batout.
Depuis 36 ans qu’il vit en Angleterre, il n’a jamais ressenti le moindre geste ou parole raciste à son égard. «J’avais peur pour mes enfants, mais maintenant je suis tranquille. Younès a des copains anglais et est parfaitement intégré. Pour ma fille plus âgée, elle retient une attention particulière de ses copines lors des fêtes religieuses et surtout pendant le Ramadhan. Elle reçoit quotidiennement des messages de ‘’saha f’tourek’’ de ses copines qui, non seulement respectent la culture et le culte musulman, mais en plus s’y intéressent beaucoup par l’intermédiaire de ma fille qui ne se prive pas pour satisfaire leur curiosité», nous expliquera non sans fierté Batout.
Ingénieur en génie civil, maintenant Batout est un engineering manager à Torquay. Les plages immenses, donnant sur la Manche avec la Normandie que l’on aperçoit par temps clair, sont vides. Batout avait l’habitude de s’y promener, mais pas cette année. «Ce sera peut-être pour juillet ou août», conclura-t-il. OK, Sir, God bless you et sahaf’tourek !



Zlabia et chemma à Montréal
Plus loin, derrière l’océan Atlantique, se trouve Montréal et Hamza Benserradj. Notre ami du Québec est au Canada depuis une quinzaine d’années. Il y a émigré avec femme et enfants, quatre, qui ont continué leurs études sur place. Entrepreneur en électricité, il a quitté Constantine à l’orée de ses cinquante ans, et il y est très heureux.
«Il y a une excellente ambiance de Ramadhan à Montréal. Les cafés sont ouverts, on accomplit les tarawihs dans les mosquées de la ville ; de toute part en entend de la musique chaâbi et andalouse, aux cafés et salles de spectacle. C’est exactement comme en Algérie, mais c’était les années passées. Maintenant, tout est désert. Montréal, une ville si animée, ressemble à une ville morte», nous expliquera Hamza, 64 printemps. Le plus dur pour lui n’est pas le confinement au sens large. Le plus dur, c’est de ne pas être en contact avec ses proches, enfants et petits-enfants. «Nous n’avons pas le droit de recevoir chez soi, sauf une personne qui habite sous le même toit, toute autre personne n’en a pas le droit, même si c’est un fils ou une fille. Heureusement, il y a Messenger, Viber et autres réseaux sociaux. Tout le monde peut se voir, mais pas se toucher. Pour tout contrevenant, le gouvernement canadien ne badine pas, c’est une amende de 1 000 dollars canadiens. La police obtient les informations concernant les visiteurs après dénonciation par les voisins, enfin…», nous révèlera en soupirant notre interlocuteur du côté du lac Ontario.
La communauté musulmane ou algérienne n’est pas la seule confinée. Mais c’est elle qui le ressent le plus à cause du Ramadhan, qui était synonyme de convivialité, invitations à rompre le jeûne, soirées musicales ou religieuses. Maintenant, rien. Tout est silencieux, même la rue Jean-Talon, la rue «algérienne» de Montréal, l’équivalent de Barbès à Paris. «On ne peut pas ne pas aller à la rue Talon, nous dira Hamza. L’ambiance est morose, mais c’est là où l’on se rend vite pour faire nos emplettes spécial Ramadhan. Coriandre, douara, bourek, h’miss, merguez, khetfa (diioul pour le centre du pays : ndlr), galette baklawa et toute sorte de gâteaux algériens sont là pour nous rappeler le bled. Il y a aussi des Marocains qui se sont mélangés aux Algériens avec leurs us et coutumes proches des nôtres. Il y a même de la zlabia et du kalbellouz, et bien sûr, les inévitables cigarettes Marlboro et la chemma made in bladi. Avant le Ramadhan, on avait même droit au café presse, au marché noir, dans des cafés au rideau à moitié baissé, comme chez nous, d’après ce que l’on m’a raconté. Mais avec le Ramadhan, ce n’est plus possible de sortir le soir, et la rue Jean-Talon est d’une tristesse à vous donner le cafard.»
Mais à la maison, notre interlocuteur est gâté par les plats présentés par sa femme, un cordon bleu. Chorba frik aux boulettes, tadjine choua et tchekhtchoukha constantinoise sont de mise. Les gâteaux de l’Aïd sont déjà en préparation «même si je sais que personne ne frappera à ma porte», nous dira Hamza tristement. Mais il se considère quand même chanceux. Il a ce qu’il faut à la maison pour ne pas s’ennuyer, comme des instruments pour le sport, et surtout d’être confiné, malade chronique, tout en étant payé par son employeur. «Après plusieurs années comme entrepreneur privé en électricité, j’ai été contacté par le métro de Montréal pour l’entretien de tout le dispositif électrique, moi et mes employés, et ce, depuis 2011.
Dans le registre des aides, Justin Trudeau vient d’ailleurs d’accorder à tous les résidents et les étudiants une prime de 2 000 dollars, de quoi les aider, en attendant des jours meilleurs.»
Les sorties en plein air, les barbecues, les pique-niques et le couscous en famille ne sont plus de mise. Cela appartient au passé pour Hamza et sa grande famille établie au Québec. «Cela fait deux mois que je n’ai pas vu mes trois enfants et mes deux petits-enfants, mon gendre. La plus jeune de mes filles vit encore avec moi. Ils me manquent tous, ça me brise le cœur, mais bon, il faut bien se protéger et protéger les siens», conclura notre ami de Montréal qui va reprendre son luth, et engager une chanson malouf, sans doute «amasebba lehbeb»…

La ville lumière dans le noir
On retraverse l’Atlantique dans l’autre sens pour aller à Lyon et voir comment Zina se débrouille avec le confinement et le Ramadhan. «Je suis devenue une maniaque du ménage, de la propreté. Je suis tellement stressée et au bord de l’hypocondriaque pour faire tout moi-même. Pas question de commander de la bouffe. Pas de traiteurs ni autre chose. J’ai trop peur pour ça. Je fais tout moi-même, même zlabia et kalbellouz. Je profite aussi de la présence de ma fille, étudiante à Albi, pour lui transmettre mes talents culinaires. Elle en aura un jour besoin.»
En compagnie de son mari diplomate, aujourd’hui disparu, elle en profitera pour améliorer son cursus scolaire acquis à Constantine, à Washington.
Aujourd’hui, elle vit à Lyon depuis plusieurs années, et travaille au Consulat d’Algérie local. «Nous avons repris le boulot il y a une semaine, et je dois dire que la régie a assuré. Gel, masques, visières, et RDV avant de venir au consulat pour les personnes se présentant aux guichets. Moi, qui m’occupe des dossiers culturels et économiques, je n’ai pratiquement rien à faire», nous dira-t-elle. Mais Zina regrette quand même les jours où elle était confinée chez elle. «Bien que l’on effectuait des permanences au consulat pour les personnes bloquées ici où les rapatriements des personnes décédées, je vivais à mon rythme. Grasses matinées à souhait tout en prenant le temps et le plaisir pour la cuisine. Je suis des cours de sophrologie depuis des années et cette pause m’a permis de m’y consacrer plus longuement avec le prof qui nous envoyait des cours enregistrés auparavant», nous expliquera-t-elle.
Ses trois enfants sont, cette fois, confinement oblige, sous son toit. L’aîné fait du télétravail et sortait faire du sport de temps à autre, «après autorisation», précisera Zina. Les deux autres, plus jeunes, passaient leurs journées en visioconférence avec leurs profs.
«Mon fils aîné est un peu plus Algérien que les plus petits. Il organise, discrètement, des barbecues pour le s’hor. Ça lui prend du temps et de l’énergie et lui permet surtout de rester en contact avec ses amis et ses connaissances. On ne perçoit pas le confinement de la même manière à des âges différents.»
Pas question donc pour Zina et ses enfants d’aller flâner ou faire des emplettes du côté de la communauté algérienne, c’est trop risqué. Lyon, la ville lumière, qui commence peut-être à voir le bout du tunnel avec un début de déconfinement qui n’inspire pas totalement confiance à Zina. On n’est jamais trop prudents, et c’est tant mieux.

L’ensorceleuse Nairobi
Traversons maintenant la Méditerranée et enfonçons-nous en Afrique, pour débarquer sur les rives d’un autre océan, Indien celui-là, pour aller au Kenya, à Nairobi, où Amine Bellagha se trouve depuis presque trois ans. Ingénieur en informatique, il travaille avec une multinationale italienne spécialisée dans la construction. A 28 ans, il n’imaginait pas qu’une capitale d’Afrique noire puisse être à ce point attirante et… étonnante.
Avant le confinement, c’était les visites aux nombreux zoos de Nairobi, des safaris et des sorties gastronomiques où la cuisine indienne côtoie celle italienne, française, chinoise et thaï. Puis, c’est le confinement avec des contrôles drastiques de la part de la police.
«Au début du confinement, de 17H à 7H du matin, c’était un peu dur. Difficile de trouver ses marques quand on rendait visite à des amis au moins trois fois par semaine», nous dira Amine. «Puis, avec le temps, je me suis organisé. Le boulot au choix, télétravail ou sur place, où chacun est confiné seul dans un bureau. L’après-midi, c’est les commissions où les premiers jours ont été caractérisés par une foule immense sur le riz et autres produits nécessaires pour l’alimentation au Kenya.
La débandade a vite cessé quand le Président kenyan a ordonné à la police de faire régner l’ordre, et ça a réussi. Il y a très peu de cas confirmés à la Covid-19 et le nombre de morts ne dépasse pas la vingtaine.»
Il faut dire, comme nous l’a expliqué notre interlocuteur, que les grandes surfaces et le paiement par carte ou téléphone facilitent la vie des Nairobiens. «C’est simple. Si vous voulez faire vos commissions, vous vous rendez à un centre commercial où vous devriez porter obligatoirement un masque. Un agent vous accueille avec du gel hydro-alcoolique au parking, puis un autre à l’entrée de la grande surface.
Sinon, vous pouvez commander à partir de votre domicile, même des plats préparés. Vous êtes livrés jusqu’au pas de votre porte, gratuitement, et vous n’aurez même pas à utiliser de la monnaie ou votre carte. Tout se fait à partir de votre cellulaire», nous expliquera Amine.
Néanmoins, pour la bouffe, Amine, un fin gourmet, se débrouille. «A mes débuts, je mangeais au resto de l’entreprise, mais mon estomac et mon esprit restaient accrochés aux tadjines et autre trida et tchekhtchoukha de chez moi à Constantine. Puis un beau jour, je me suis retroussé les manches, et avec l’aide de ma mère et de YouTube, je me suis mis à cuisiner. Je dispose d’une cuisine moderne équipée, autant l’utiliser», nous avouera Amine malicieusement. Le couscous sous toutes ses formes, les tadjines, les chorbas frik, tchekhtchoukha et autres h’miss, pain maison, brochettes, bourek et desserts maisons naitront sous les doigts d’Amine qui sera le premier étonné de son… talent de cuisinier. Ses collègues d’une vingtaine de nationalités se régaleront des mets typiquement constantinois. Des amis de l’ambassade de France seront étonnés de la saveur du couscous qui leur a été servi, de même que le couple d’Algériens à Nairobi, le mari étant directeur de la Croix-Rouge locale, le sera par la tchekhtchoukha.
«J’avais tracé un programme avec des amis musulmans, indiens, français, kenyans et algériens pour un programme de f’tour collectif. Mais le confinement a tout remis en question. Si on doit aller prendre le f’tour chez quelqu’un, il faut y passer la nuit, confinement oblige», nous indique Amine dépité.
Il nous expliquera aussi les raisons ayant conduit les autorités locales à placer en confinement total des quartiers à dominante musulmane. «Les habitants musulmans se sont lâchés dès les premières soirées du Ramadhan avec des repas collectifs et des rencontres après le f’tour, comme si de rien n’était. Pour une seule journée, et en un seul quartier, il y a eu trente cas, il fallait y mettre le holà, et cela a été fait.»
Pour l’ambiance du Ramadhan, il faut repasser. Nairobi comporte un nombre infime de musulman, et à part les Somaliens et les Indiens musulmans, il n’y a pas de communauté cultuelle comme il y en a dans d’autres pays.
Les visites aux réserves animalières, les safaris, l’orphelinat des éléphants et le lac Baringo semblent déjà appartenir à une autre vie, seulement deux mois après le confinement. Mais Amine, optimiste à souhait, se prépare déjà pour l’après-confinement, et c’est tant mieux pour le moral du plus jeune des «invités» de Reporters.

Damas et le Printemps arabe sanglant
A l’Est de Nairobi, il faut dépasser l’océan Indien et remonter au-dessus du Golfe persique pour arriver à Damas, chez notre dernière convive, Nadjiba.
Médecin spécialisée en pédiatrie, elle a vécu heureuse à Alep, la capitale du savon, pendant 20 ans, avec son mari, docteur et directeur en recherche en mécanique aéronautique. Sa fille est pharmacienne et son fils est étudiant en 5e année de médecine. La vie lui avait souri jusqu’en 2011, où le ciel lui est carrément tombé sur la tête, au sens littéral du terme.
Nadjiba a perdu sa maison et son cabinet de pédiatrie. «Remettre tout en l’état était trop coûteux et on n’était pas sûr que les bombardements allaient cesser», nous dira-t-elle.
Damas sera alors sa destination salvatrice. Dimachk, la ville du jasmin. Elle y est depuis 5 ans. Elle loue un logement et dispensera son savoir médical dans un centre médical pluridisciplinaire à raison de trois vacations par semaine, réduites à deux depuis le confinement.
«Je suis quand même d’autres malades par téléphone, et à partir du 10 mars je vis avec la peur de ramener le virus chez moi», nous expliquera Nadjiba. Les nouvelles donnes de la vie en Syrie, impossibles depuis le déclenchement de la guerre civile, il y a dix ans. En plus des bombes, la cherté de la vie, l’embargo imposé au pays, la fermeture des frontières, il faut maintenant faire avec le confinement. Nadjiba est consciente qu’elle est chanceuse en ayant trouvé refuge à Damas et n’avoir pas fait partie des cohortes humaines qui ont fui la guerre et vivent à l’étranger clandestinement ou dans des camps de réfugiés. Si ses enfants font du sport à domicile, Nadjiba est crevée en rentrant du boulot, direction la cuisine puis dodo. Il lui est quand même permis, au même titre que les Damascènes, de faire ses courses deux fois par semaine, sinon «la plupart du temps, je suis chez moi avec mon mari et mes deux enfants, où j’essaie de faire naître une vie meilleure derrière les murs de ma maison. La cuisine est mon refuge et avec l’arrivée du Ramadhan, chorba frik est reine, bien que d’autres soupes de légumes ou de lentilles rouges soient au menu. Il y a aussi le h’miss, le bourek et les différents tadjines de Constantine. Pour le s’hour, j’ai fait des concessions à mon mari en optant pour un s’hour typiquement syrien, un mélange d’huile d’olive, zaâter, fromage, makdounesse, œufs, tomates et concombre, avec du thé rouge à la fin pour faire passer le tout.»
Nadjiba, Amine, Hamza, Zina et Batout, cinq Algériens au destin différent, cinq Algériens confinés, cinq Algériens enchantés de retourner au bled, même si ce n’est que par l’intermédiaire des colonnes de notre journal. Un échantillon non exhaustif de nos expatriés et émigrés, mais un échantillon révélateur quand même. A tous les cinq, à tous les autres d’ici et d’ailleurs, sahaf’tourkoum et saha aidkoum !