Ce spécialiste financier souligne, dans cet entretien, que le Programme spécial de refinancement (PSR) de 2 100 milliards, soit environ 15 milliards de dollars, destiné à relancer l’économie ne porte en fait que sur le refinancement des banques publiques, c’est-à-dire un emprunt simplement effectué par ces dernières auprès de la Banque centrale. Il correspond donc à une remise de liquidités, suite à un processus de rachat par le Trésor des créances non performantes sur certaines entreprises publiques. Un tel processus a pour effet de ne pas accroître le montant des prêts à la clientèle, notamment aux entreprises qui, en cette période de crise, ont crûment besoin de liquidités pour investir ou pour faire face à des difficultés de trésorerie. Ce mécanisme risque de freiner, selon cet expert, la relance de l’économie nationale.Entretien réalisé par Khaled Remouche

Reporters : Un Programme spécial de refinancement (PSR), qui porte sur 2 100 milliards de dinars, a été annoncé et déployé en 2021. Pouvez-vous le décrire pour nos lecteurs ainsi que ses conséquences ?
Rachid Sekak : Le PSR porte sur le refinancement des banques suite à un processus de rachat, par le Trésor, des créances non performantes sur certaines entreprises publiques détenues par les banques publiques. Le programme mis en œuvre au cours de l’été dernier a porté sur un montant de 2 100 milliards de dinars, soit environ 15 milliards de dollars (près de 9.3 % de notre PIB). Il est important de comprendre «l’engineering» du processus et les conséquences qui en découlent.
La «mécanique» a été déployée en trois étapes. La première, le Trésor rachète aux banques publiques une partie de leurs créances sur certaines entreprises publiques. Ce rachat n’est pas matérialisé par un flux de cash. Le Trésor «règle» les banques publiques par une remise d’obligations du Trésor à maturité longue (10 à 15 ans) auxquelles sont attachés des rendements inférieurs à ceux du marché (2,75 % pour les obligations à 10 ans et 3% pour les obligations à 15 ans). A noter à la décharge de nos banques publiques que les prêts non performants, rachetés par le Trésor, touchaient le plus souvent des opérations à maturité très longue (25 années avec de longues périodes de grâce) imposées par le passé par les gouvernements successifs.
Dans nos différentes interventions, de ces dernières années, nous avons très souvent mis en garde contre la déstructuration du bilan de nos banques publiques découlant des injonctions extérieures. Nous y sommes ! La mécanique bancaire est implacable et il faut bien à un moment ou à un autre prendre en charge le «grand n’importe quoi du passé», car il n’est plus possible de continuer de mettre «la poussière sous les tapis».
La deuxième étape, les banques publiques «fournissent» à la Banque d’Algérie les obligations reçues du Trésor contre un refinancement à faible coût. Le refinancement porte sur une période d’une année renouvelable, théoriquement, deux fois. Le mécanisme prévoit néanmoins une possibilité, très aléatoire, de remboursement par anticipation.
En dehors de la Banque extérieure d’Algérie et d’un possible afflux massif de ressources du secteur des hydrocarbures, il est certain que ce possible remboursement par anticipation reste «lettre morte» et, plus grave, que ces financements aillent bien au-delà des trois années initiales prévues.

Qu’en est-il de la troisième étape ?
La troisième étape, elle, les Banques publiques placent une très large part des liquidités reçues dans des achats de bons du Trésor à long terme (10 et 15 ans) auxquels sont attachés des coupons inférieurs aux rendements du marché (5,38 % à 10 ans et 5,71 % à 15 ans).

Quelles sont les conséquences globales du processus ?
La «boucle est bouclée», le PSR conduit indirectement à un financement monétaire du déficit budgétaire. Les banques publiques participent de «manière artificielle» grâce à la liquidité produite par la Banque d’Algérie au financement du déficit budgétaire. La Banque d’Algérie signale, dans sa dernière note de conjoncture, que les crédits nets des banques publiques sur l’Etat sont passés de 1 319 milliards de dinars, en décembre 2020, à 1 949 milliards de dinars à fin juin 2021. Aucune statistique n’est disponible après juin 2021.
La liquidité supplémentaire dégagée par la Banque centrale ne va pas renforcer les «vrais» crédits à l’économie (les crédits à la clientèle). Il y a une «éviction» très claire des crédits aux entreprises privées, alors qu’ils sont indispensables à la relance économique. Ce qui n’est pas la meilleure manière de relancer l’économie face à un secteur privé qui souffre des effets combinés de la crise économique qui touche le pays depuis de nombreuses années et des effets négatifs découlant de la pandémie Covid-19.
Le PSR, s’il était renouvelé, fragiliserait la position financière de la Banque d’Algérie et celle du Trésor, induirait une dé-responsabilisation accrue des entreprises et des banques publiques dans la gestion de leurs contraintes budgétaires. Le PSR participe à une forme de «fuite en avant» face à un nécessaire retour à des finances publiques saines.K. R.