Reporters : Que vous inspire le dernier communiqué de presse de la Banque d’Algérie sur les liquidités ?
Rachid Sekak : C’est une bonne nouvelle que la Banque d’Algérie recommence à communiquer après une longue période de silence. Espérons néanmoins que nous pourrons prochainement disposer d’une note de conjoncture complète pour l’année 2019 et l’année 2020, comme cela était le cas jusqu’en 2017. Une information fragmentée ne permet pas à nos universitaires et à nos experts d’avoir une vision complète sur l’état des lieux et donc de mener des analyses pertinentes.

Qu’en est-il de la forte hausse de la circulation fiduciaire hors circuit bancaire ?
Effectivement, 34,73 % de la masse monétaire, mesurée par l’agrégat M2, représente un chiffre inquiétant. Avec la baisse des dépôts provenant du secteur des hydrocarbures, vous avez là une autre explication de la crise de liquidité observée notamment aux guichets d’Algérie Poste. Mais ces 6 140 milliards de dinars ne relèvent pas tous de l’économie informelle. Une telle circulation de cash découle de la conjonction de plusieurs phénomènes.
Il y a d’abord la hausse des encaissements oisifs et de précaution des ménages. La pratique bien connue, «virement du salaire, le 25 du mois sur un compte bancaire ou auprès de la banque postale, et retrait total ou presque de ce salaire le jour-même ou le lendemain», est largement répandue. Cela ne relève pas de l’inclusion financière mais d’une désinclusion financière qui découle notamment de l’absence de paiements électroniques développés, efficients et conviviaux. La pandémie Covid-19 a aussi, sans aucun doute, accru le besoin en encaissements de précaution de la part des ménages. Il y a aussi le manque d’incitation à l’épargne. La principale incitation à épargner pour nos compatriotes réside dans l’accès au logement. Mais depuis plus de 20 ans, il y a une déconnection entre l’acte d’épargne et l’accès au logement. Le financement du logement est pris en charge par le Trésor et non par le secteur bancaire. Le niveau actuel des crédits hypothécaires est seulement d’environ 2% du PIB. Ce qui est une anomalie par rapport aux normes internationales. Une bonne partie de la résorption de la circulation fiduciaire hors banques passe donc par le développement et la généralisation des paiements électroniques et par la réforme du mode d’intervention de l’Etat dans le secteur de l’habitat. Et cela n’a rien à voir avec l’informel, contrairement aux grands titres de la presse de ces derniers jours. La Cnep doit notamment revenir à sa mission originelle, le financement du logement.

Bien sûr, une autre part importante de la circulation fiduciaire hors banque irrigue l’économie informelle qui représente un obstacle majeur à toute politique économique soucieuse d’efficacité. Mais comment éradiquer ce secteur informel qui assure certains équilibres sociaux ?
Est-ce que les crédits à l’économie ont augmenté de 3% en 2020 ?
Je pense que l’encours des crédits à l’économie de 11 188 milliards de dinars, à fin 2020, est probablement gonflé par les nombreuses opérations de «reprofilage» menées en 2020 suite aux difficultés de remboursement rencontrées par de nombreux opérateurs suite à la crise économique découlant de la combinaison de la baisse des cours des hydrocarbures et de la pandémie Covid-19. La part des nouveaux crédits octroyés en 2020 serait une variable d’appréciation importante. Il sera aussi intéressant de connaître le niveau des provisions nettes qui ont été passées par la place, en 2020, après le niveau de plus de 186 milliards de dinars observé en 2019.

Qu’en est-il de la liquidité bancaire, a-t-elle été très tendue en 2020 ?
Il est assez difficile de s’exprimer avec précision sur ce sujet. En effet, dans son communiqué, la Banque d’Algérie ne communique pas le niveau global des dépôts à fin 2020 en dehors des données relatives aux dépôts à vue. Le montant des dépôts à terme et des dépôts globaux ne sont pas communiqués. Mais le resserrement de la contrainte de liquidité était prévisible, notamment du fait de la baisse des dépôts provenant des hydrocarbures et des difficultés rencontrées par de nombreux opérateurs économiques. La baisse progressive par la Banque d’Algérie du taux de réserve obligatoire de 10%, à fin 2019, à 3% à fin 2020, a permis de libérer environ 750 milliards de dinars de liquidité supplémentaire en 2020. Environ 100 milliards supplémentaires ont été libérés en février 2021. La récente remontée du prix des hydrocarbures et la hausse concomitante des dépôts auprès de la BEA devraient atténuer au moins temporairement cette contrainte de liquidité.

Certaines banques et établissements financiers n’ont pas été capables de se conformer aux nouvelles exigences d’un capital minimum de 20 milliards de dinars pour les banques et de 6,5 milliards de dinars pour les établissements financiers…
Oui. Le communiqué de la Banque d’Algérie n’est pas très explicite. Mais un tel constat était attendu notamment après l’annonce récente du report au 30 juin 2021 du délai de cette mise en conformité. Il sera intéressant de voir comment une telle situation va se dénouer pour les entités concernées : sortie du marché ou fusion/absorption de certaines banques ou établissements financiers ?