Le 27 juin 2020, Belaïd Abdesselam rendait son dernier souffle. Avec sa disparition, à l’âge de 92 ans, un autre acteur important de notre histoire s’est éclipsé, laissant derrière lui des publications et divers témoignages contestés, mais précieux sur une période qui s’étend des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, sans compter la petite, mais terrible année (1992-1993), où il a occupé le poste de chef de gouvernement.
Avant sa mort, il s’était encore employé à raconter son expérience de militant au mouvement national et de haut responsable au sein du jeune Etat algérien après 1962, puis à fixer sa réflexion notamment dans une série d’ouvrages – dix tomes – que les éditions Dar Khettab se sont chargées de publier en 2017, nous livrant un bel outil pour les chercheurs et les passionnés, curieux notamment des hommes, des évènements et des choix de développement qui ont marqué pour un temps, il y a plus de cinquante ans, la politique, l’économie et l’industrie algériennes. Sur ce travail éditorial et autre, le directeur de cette maison d’édition, Rachid Khettab, s’exprime. Entretien.

Reporters : L’ancien Premier ministre Bélaïd Abdesselam vient de nous quitter. En 2017, vous avez publié «Chroniques et réflexions inédites», un ouvrage essentiel pour qui veut saisir son parcours et comprendre cette partie importante de notre histoire contemporaine, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et celle des années 1960. Comment ce livre a-t-il vu le jour ? Comment est née cette collaboration ? A-t-elle pris beaucoup de temps ? Connaissiez-vous Bélaïd Abdesselam auparavant ?
Rachid Khettab : Non, je ne le connaissais pas. Notre rencontre remonte à une dizaine d’années. C’est un ami commun, Dr. Djoudi (son ancien collaborateur à la chefferie du gouvernement) qui nous a fait nous rencontrer. Le regretté Abdesselam cherchait à cette époque un éditeur pour son ouvrage, relatant son expérience comme chef de gouvernement entre 1992-1993 et les conflits qu’il a vécus avec les généraux Nezzar et Touati dans la mise en œuvre de son programme économique. En raison de la sensibilité du sujet et à défaut de trouver un éditeur, il publia son livre sur son site électronique www.belaidabdesselam.com
Notre collaboration a commencé en vue de réaliser un projet plus vaste qui a consisté en la publication d’un volumineux ouvrage sur la politique d’industrialisation de l’Algérie à partir de 1965, dont il était l’acteur principal. Je me rappelle de mon sentiment de stupéfaction devant l’étendue des documents étalés sur sa table du salon qu’il voulait éditer. Sur cette table, il y avait la substance de ce qui fera les dix tomes de cet ouvrage qui ne paraîtra que cinq ans plus tard, en 2018, sous le titre «La politique d’industrialisation de l’Algérie 1965-1978». A ces dix tomes est jointe une note introductive à ce bilan. C’était une très bonne expérience qui a monopolisé pendant cinq ans.

Donc, c’est dans ce contexte d’élaboration éditoriale qu’est naît notre collaboration. L’édition de ces volumes, relatant la politique d’industrialisation engagée par l’équipe Boumediène durant plus d’une dizaine d’années. Cette politique volontariste a façonné l’Algérie et constitué, jusqu’à aujourd’hui, un sujet d’attrait ou de répulsion selon les chapelles. Le mérite du défunt est d’avoir mis à la disposition des Algériens, en général, et des chercheurs et des décideurs, en particulier, cette somme de données pour apprécier cette politique. Un bilan qu’il assume et qu’il défend. Selon lui, c’est à l’histoire de juger cette politique…
Monsieur Abdesselam avait une capacité de travail et une mémoire phénoménales. Il a accumulé durant sa longue vie de militant beaucoup d’expériences et vécu des moments forts de notre histoire. Il est l’un des rares hommes politiques algériens à avoir réfléchi et écrit sur son expérience. Ses écrits ont toujours soulevé des controverses, engendré des débats, brisant les conceptions unanimistes de notre histoire contemporaine. Travailler avec lui sur ses «objets» d’historiographie était un régal. Cette entreprise, Belaïd Abdesselam l’avait entamée à la fin des années 1980 avec El Kenz et Bennoune et qui a donné l’ouvrage «le Hasard et l’Histoire». Ce qu’il a publié avec moi, c’était un peu la suite et dont «Les chroniques inédites» parues en 2017 sont des éclaircissements sur des sujets divers.



Les lecteurs de ces chroniques – par soif de scandales – n’ont retenu que le chapitre relatant sa critique de la position des Oulemas et de son opposition au Dr. Taleb.
En dehors de ce fait, nous n’avons remarqué aucun commentaire de journalistes ou de «faiseurs d’opinion» abordant les différents thèmes du livre qui contient pourtant une somme significative d’informations comme ceux liées au rapport de Boumediène avec l’ex-URSS, la crise de 1962, le coup d’Etat de 1965, la tentative du coup d’Etat de Zbiri, les événements du 5 Octobre 1988, le non-alignement, de Gaulle et le FLN. Pour la postérité, ces chroniques constituent une source féconde pour notre mémoire.

Quelle impression gardez-vous aujourd’hui de l’homme, de son rapport à l’histoire, du regard qu’il portait sur lui-même, sa génération et le présent ?
C’est un personnage d’épopée comme beaucoup de jeunes de sa génération, issus de catégories sociales indigènes privilégiées. Ils ont su dire «non» et refuser des situations de confort et ont préféré prendre le dur chemin de la lutte contre l’oppression coloniale. Ces jeunes ont craché sur des carrières prometteuses à l’ombre du colonialisme pour s’engager, à partir des années 1940, dans les rangs du PPA : le parti des gueux. C’est le cas des Lamine Debaghine, Ben Boulaïd, Krim, Didouche, Boudiaf, Aït Ahmed, Mostefaï, de Benkhedda, Yazid, Dahlab, Abane, Benbella et beaucoup d’autres qui ont contribué à donner sens à la lutte du peuple et ont essayé de concrétiser l’idée de la nation algérienne. Si leurs aînés, les pionniers nationalistes (les Khaled, Messali, Imache, Si Djillani, Kehal et autres) ont semé les grains du nationalisme, la génération de 1945, en lançant la Révolution du 1er Novembre, a donné les bases à la restauration de la nation algérienne et la récupération de la souveraineté nationale.
Belaïd Abdesselam est témoin et acteur de la seconde étape de ce processus de germination et de la maturation de l’idée de la nation algérienne. Il sera président de l’AEMAN avant 1954, ensuite le plus jeune membre du Comité central du MTLD. Après 1954, membre fondateur de l’Ugema et formateur à l’Ecole des cadres de la Révolution à Oujda. Il s’occupera des bourses des étudiants pendant la guerre de libération et, à partir de 1961, il est conseiller du deuxième président du GPRA Benkhedda, puis membre de l’Exécutif provisoire, et à l’Indépendance, il est responsable du secteur énergie. Il sera le maître d’œuvre de la politique énergétique de l’Algérie nouvelle et, enfin, à partir de 1965, ministre de l’Economie et de l’Energie. Après une traversée du désert les années 1980, il revient aux affaires entre 1992-1993 comme Premier ministre.
Cet itinéraire l’a conduit à côtoyer tous les acteurs du mouvement national de Messali, Belkacem Redjaf, Lahoual, Bouda, Mezrena, Ferhat Abbas, Boumendjel, Abane, Ben Boulaïd aux acteurs de l’Algérie indépendante, du clan d’Oujda et enfin ceux de la période des années 1990. La période dont il aimait parler est celle de l’AEMAN, des débats que vivait cette association. C’était une pépinière d’idées, de courants, qui présageait une Algérie plurielle. Il donnait des analyses percutantes sur les hommes et les situations.

Quel regard portait-il encore, selon vous, sur sa période de gloire lorsqu’il était, dans les années 1970, puissant ministre chargé de l’Energie et de l’Industrie ? Sur le socialisme, cette Algérie qui n’existe plus…
Il regrette la remise en cause de la politique volontariste qu’il a pilotée sous l’égide de Boumediène. On sent l’amertume dans ses propos quand il évoque le gâchis que cela a engendré pour le développement du pays. Il assume la voie socialiste choisie pour développer le pays. Il considère que c’était la voie nécessaire pour la satisfaction des besoins du peuple qui a tant souffert. Pour lui et le courant dont il est issu, le PPA-MTLD, la voie socialiste est un choix historique fort ancien qui découle de l’idéologie de l’ENA (Etoile Nord-Africaine). Ce choix a été entériné à l’unanimité lors du Congrès de Tripoli et par la suite repris par la charte d’Alger du FLN en 1964. Contrairement à ce que pensent les gens, la voie socialiste n’est pas une idée de Boumediène, mais elle est fort ancienne.

«Chroniques et réflexions inédites» est sorti en librairie alors qu’il était déjà fatigué. A quelle période ce texte a-t-il été rédigé ? La maladie a-t-elle rendu sa publication plus urgente à ses yeux ?
Les notes manuscrites de cet ouvrage étaient anciennes, prises sur du papier pelure qui n’existe plus sur le marché aujourd’hui. Comme l’indique le titre de l’ouvrage, ces chroniques sont des notes prises au fur à mesure des faits qu’elles traitent. Par la suite, elles étaient revues dans le but d’ajouter des éclaircissements ou des développements. Nous avons trouvé parfois des difficultés à déchiffrer les annotations ajoutées au stylo rouge dans les marges du texte, car Monsieur Abdesselam était déjà fatigué. Heureusement que Mme Abdesselam était là pour nous aider dans cette tâche. Elle connaissait son écriture, elle qui a été sa secrétaire durant des années.
Ces deux ouvrages «Les chroniques…» et «le Hasard et l’Histoire» sont en quelque sorte ses mémoires, un témoignage sur l’histoire algérienne et la politique de développement du pays. Concernant leur manque de médiatisation, je crois que c’est le lot de notre production intellectuelle algérienne en général. Ceci renvoie à l’image qu’on entretient sur nous-mêmes, sur ce qu’on produit de matériel et d’immatériel. Une œuvre ne prend de la consistance que si elle est produite ailleurs. C’est le complexe du néo-colonisé. C’est le drame du livre et de nos auteurs, qu’ils soient d’expression arabophone ou francophone. Nos auteurs ne sont pas valorisés chez eux. Il n’existe pas de critique littéraire, les universitaires ont aussi failli dans leur tâche de transmettre aux lecteurs ce qui se produit dans la scène livresque nationale. A cela, il faut ajouter la portion congrue dans laquelle sont confinés les articles sur la culture dans les journaux. Ces articles qui se résument souvent à la reproduction de la 4e page de couverture. Ces ouvrages sont disponibles dans les librairies et à des prix abordables.

Pour rester sur les «chroniques…», ce texte a été accueilli à sa sortie davantage pour son contenu polémique et son discours intempestif, notamment sur les divergences de l’auteur avec des figures nationales de sa génération comme l’ancien ministre Ahmed Taleb Ibrahimi. A l’époque, vous avez déclaré regretter qu’on se soit arrêté uniquement à cet aspect au détriment des témoignages et des renseignements sur des séquences-clés de l’histoire algérienne. Etes-vous toujours de cet avis ?
Les lecteurs adorent ce qui sort de l’anodin. Ils aiment les rings. C’est vrai que les dires de Monsieur Abdesselam viennent remettre en cause l’hégémonie, instaurée depuis une vingtaine d’années, sur la lecture de notre histoire qui va jusqu’à la revendication de la paternité de l’appel du 1er Novembre par les Oulémas. La discipline historique a ses exigences théoriques et méthodologiques. On a souvent tendance à prendre l’ethos des acteurs comme une vérité historique. Or, ces témoignages sont uniquement des matériaux pour l’écriture de l’histoire. Depuis les années 1990, une littérature abondante à ce sujet a vu le jour. Elle participe à la quête de la vérité, mais c’est une représentation partielle de la vie de notre nation quelle offre. Le débat entre Dr. Taleb et Abdesselam représente deux courants du mouvement national. Il est un signe encourageant qui nous éloigne de l’uniformité de pensée qu’on connaissait. Il faut signaler que les deux hommes se connaissent humainement beaucoup.

Le côté intempestif du texte de Belaïd Abdesselam vous a, semble-t-il, coûté l’inimitié de certains. Est-ce vrai ?
Le texte de Monsieur Bélaïd Abdesselam n’est pas si intempestif, il dit fort ce que pensent tout bas les témoins de cette période. La position des oulémas était largement partagée par l’ensemble de la classe politique autochtone, comme en témoigne la plateforme des revendications du Congrès musulman de 1936, des AML (1943) et même d’un grand courant réformateur du PPA-MTLD après 1950.
C’est une lecture a posteriori des positions et des hommes qu’un courant, se revendiquant du courant islahiste, veut imposer dans l’élaboration du récit national. Le seul parti indépendantiste du mouvement national qui n’a jamais dévié de sa position initiale fut celui de l’ENA et ses héritiers le PPA, le MTLD et puis le FLN.
L’étiquetage des hommes est un sport national qui a beaucoup de supporters chez nous. Editer des textes portant de la «substance» est un plaisir. L’édition des textes de Belaïd Abdesselam ne veut nullement dire que je suis son porte-parole. Il n’a pas besoin de moi. Ma tâche d’éditeur – et c’est l’une des missions de cette profession – est d’être un découvreur et passeur d’idées. Je suis prêt à éditer ceux qui s’opposent à ses idées. Dommage que le niveau des débats suscités par cette publication n’étaient pas conséquents.
Les réponses aux «chroniques…» de Abdesselam sont celles, très mesurées, du Dr. Taleb et du neveu de Ferhat Abbas. La réplique de ce dernier n’était pas consistante. Tous les deux se considèrent comme les héritiers de deux courants du mouvement national, islahiste et réformiste.

Deux ou trois mots, une phrase peut-être, pour résumer, si c’est possible, Bélaïd Abdesselam l’homme et sa personnalité ?
Derrière une façade froide et austère d’un homme d’autorité et d’Etat, habite un être sensible. Un véritable ascète qui vit humblement. Il était très cultivé. Il connaissait les classiques et les humanistes. Ses anciens collaborateurs gardent de lui l’image de quelqu’un qui a le sens de l’amitié et de la fidélité. Boumediène, en meneur d’hommes et homme du pouvoir, l’a choisi dans son équipe en 1965 en sachant que Belaïd Abdesselam n’était pas de son côté lors du conflit entre l’EMG et le GPRA (dont Abdesselam était à un moment conseiller). Il m’avoua qu’il l’a préféré à Laroussi Khalifa, car il savait que Abdesselam ne change pas casaque et ne trahit pas. C’est pour cela qu’il l’a nommé patron de l’économie et de l’énergie après le coup d’Etat, lui, qui le lendemain du 19 Juin est allé lui présenter sa démission comme PDG de Sonatrach.
Mon regret est de n’avoir pas pu réaliser un travail qui consistait dans l’écriture de ses réflexions sur les grands rendez-vous ratés de l’histoire du mouvement national qui auraient pu contribuer à l’édification d’un Etat national moderne et démocratique. Il avait commencé à me dicter sa pensée, la fatigue due au poids de l’âge et le culte du secret l’on empêché de continuer cette tâche au bout de la troisième séance.