Reporters : Le mouvement populaire pour le changement boucle une année de manifestations. Qu’avez-vous retenu de cette dynamique, notamment en termes d’acquis ?
Rabeh Sebaa : Les acquis sont nombreux, mais il faut éviter le piège du bilan comptable. Car le temps révolutionnaire n’est pas superposable au temps mesurable. Il s’inscrit dans la profondeur et l’épaisseur de la durée. Et la notion de dynamique, que vous évoquez, est tout à fait appropriée à l’allure de ce mouvement, qui se caractérise par la mouvance et la constance. De grandes avancées, tant sur le plan sociétal que mental, sont d’ores et déjà bien établies : pour le premier aspect, l’agir collectif intergénérationnel, femmes et hommes de tous âges, classes ou catégories sociales différentes, marquant une présence régulière, est le trait caractéristique de ce mouvement citoyen. Sans compter la présence de courants, sensibilités ou idéologies variés, du communiste à l’islamiste, en passant par le laïc ou le démocrate, s’exprimant dans la convivialité.
Sur le plan mental, deux choses importantes sont à présent consacrées par le mouvement populaire, la liquéfaction de la muraille de la peur et de la crainte des appareils répressifs, longtemps omniprésents. Et le retour triomphant de la femme algérienne comme acteur politique incontournable. La reconquête de son statut social fondamental, trop longtemps bafoué, passant par la reconquête de l’espace public et l’accueil responsable de l’ensemble des marcheurs.
Sur le plan politico-économique, on ne peut ne pas mentionner la déconfiture des clans qui ont régné, sans partage, sur le pays durant quatre décennies et piteusement chassés par la petite porte de l’Histoire. Ainsi que la débâcle généralisée d’une pseudo oligarchie composée de parvenus, érigés indûment en capitaines d’industrie, se donnant pour mission de saigner l’Algérie.
Sur le plan de la constance du mouvement, il faut souligner le triptyque inamovible : changement du système, Etat civil et indépendance de la justice. Trois revendications majeures, présentes depuis le déclenchement du mouvement et ne souffrant aucune négociabilité. La conjugaison de la mouvance et de la constance, qui caractérise le mouvement citoyen du 22 février, fait à la fois son originalité et sa force. Et si vous tenez à l’usage de la notion d’acquis, cette conjugaison en est la plus vivante expression et constitue, sans conteste, la plus éloquente illustration.

Ce 22 février 2020 est-il seulement un anniversaire d’étape ou doit-il être un instant d’introspection pour plus d’ancrage à ce mouvement ?
Ce que nous avons pris l’habitude de désigner par le terme anniversaire n’est que le renouvellement d’un cycle. Aussi un anniversaire d’étape ne veut rien dire. Même si la dimension symbolique reste prégnante dans tous les cas de figure. Un an, dans le développement de l’enfant par exemple, est une étape extrêmement importante où il a dépassé le stade de l’angoisse de séparation, où il apprend à marcher seul sans l’aide de personne et où il commence à énoncer et dire son propre désir… Et pour cela, il doit s’appuyer et compter sur ce qu’il a vécu pendant cette année passée. Même chose pour le mouvement citoyen du 22 février : comment capitaliser ce qui s’est passé pendant 53 semaines de marche, de retrouvailles, de déceptions, d’impatiences et d’espérances pour analyser et avancer… En cela, un moment d’introspection pour un meilleur ancrage oui. Il est même nécessaire. Les débats récurrents autour de la nécessité de structurer le Hirak, de désigner des porte-paroles ou de dialoguer avec le pouvoir sont des éléments de cette introspection. Qui est forcément un moment de maturité. Et de prise de conscience. Pour une avancée qualitative. Car un mouvement citoyen d’une telle envergure ne peut pas faire l’économie d’une vision d’avenir fondée à la fois sur ses convictions intrinsèques, mais également sur la rythmique de la société entière. Une société qui est à son écoute, mais dont il tire lui-même sa sève nourricière.

Sur le plan sociologique, le mouvement est-il annonciateur d’une nouvelle Algérie et d’un nouveau comportement collectif ?
Une nouvelle Algérie, souvent réduite ou confondue avec une nouvelle, voire une deuxième République, fait partie des revendications exprimées dès l’aube du mouvement citoyen. En ce sens que le régime politique qui existe depuis l’indépendance doit irrévocablement changer. Et ce changement est immanquablement ramené à une double exigence :
1) le dégagisme du système et 2) la fondation d’un Etat civil. Selon les études les plus sérieuses portant sur les mots d’ordre et les chants du Hirak, « Dawla madania, machi âaskaria – Etat civil et non militaire – » est celui qui a battu tous les records de fréquence, avec les plus grandes étendues géographiques sur le territoire national et même parmi les communautés algériennes établies à l’étranger. C’est dire le niveau de communion qui habite le comportement collectif.
Un Etat nouveau dans une Algérie nouvelle est l’exigence collective la mieux partagée. Et de toute évidence, le port massif de cette exigence ne se fait pas sans impacter le comportement collectif. Les catégories sociales confondues, qui sont devenues un acteur politique incontournable, s’y reconnaîssent. Car toutes ces catégories sociales ont en tête, chacune avec ses moyens intellectuels, la gabegie et la dilapidation qui a saigné l’Algérie un demi-siècle durant. L’humiliation érigée en constante nationale aussi. Une humiliation souvent accompagnée d’une innommable répression, enfantant le couple malheureux de Hogra et Harga, qui a élu durablement domicile dans ce pays froissé où tout incite à aimer et à rêver. Et c’est sans doute pour cela que le comportement collectif depuis le Hirak est à la fois pacifique, respectueux de l’autre, femme ou adversaire politique, veillant à la propreté de l’espace public et par-dessus tout dans la joie et la bonne humeur. La dimension festive du mouvement citoyen du 22 février est, sans nul doute, l’une des révélations majeures du désir de vouloir-vivre ensemble en Algérie. Un vouloir-vivre dans la dignité et le bonheur d’exister.

Se dirige-t-on vers la fin de la longue et lente maturation sociétale en Algérie ?
Il n’existe pas de fin de la maturation sociétale. Les sociétés sont porteuses de mouvements intrinsèques continus, permanents et ininterrompus. Ces dernières semaines nous assistons à un regain de solidarité interrégionale. Les marcheurs se déplacent d’une région à une autre, sans craindre les distances, entre Béjaïa, Oran, Tizi Ouzou, Mascara, Témouchent, entre autres, afin d’apporter leur soutien aux régions touchées par une forte répression. Cette mobilité sociale ou, plus précisément, sociopolitique, d’un genre nouveau, qui se conjugue avec le resserrement des proximités et l’affermissement des affinités, est loin d’annoncer la fin, mais plutôt le renouveau et l’approfondissement de cette maturation sociétale. Cette longue et lente maturation, dont le premier signe est l’élévation de la conscience sociétale, s’élargit progressivement à des pans vitaux de la société. Des initiatives multiformes fleurissent dans des secteurs longtemps paralytiques comme l’éducation, la santé, le sport et bien évidemment l’univers de l’art, de la musique et de la création qui ont été sacrément dépoussiérés par une jeunesse porteuse de mille horizons prometteurs.
Vous avez parlé récemment d’un mouvement populaire qui offre au monde l’un des contrastes les plus saisissants de l’Histoire en évoquant un mouvement ouvertement radical et fermement pacifique, suscitant enthousiasme, admiration et interrogations à travers le monde entier. Quels sont les facteurs ayant contribué à ce contraste ?
Ce mouvement est ouvertement radical par sa détermination à en découdre avec un régime qui l’a spolié de toutes ses richesses et de tous ses rêves. Dans les années soixante, l’Algérie était porteuse de toutes les promesses. Non seulement pour ses propres citoyens, mais également pour l’ensemble du tiers-monde. Abritant la quasi-totalité des mouvements révolutionnaires, elle bénéficiait d’un capital sympathie inestimable. Ainsi que de moyens économiques appréciables. Tout a été réduit à néant par une engeance immorale en mettant ses intérêts claniques par-dessus tout. Les Algériens ont décidé que cela ne pouvait plus continuer.
Le Hirak est fermement pacifique, car la mémoire collective a intégré, non sans douleur, les différents épisodes répressifs subis. Commis, sans état d’âme, par des forces d’oppressions disposant de moyens mirobolants. En octobre 1988, des centaines de jeunes sont tombés sous des tirs à balles réelles. Sinistre séquence suivie par la non moins sinistre décennie de double violence terroriste et totalitaire.
Ainsi que par les différents cycles de répression en Kabylie, à Ghardaïa, à Oran, à Béchar ou d’autres villes du pays. Un demi-siècle de combat inégal a engendré l’éthique de la Silmya. Qui s’est révélée une force beaucoup plus puissante que toute la machinerie répressive étalée à perte de vue chaque vendredi. Ce « vendredire » qui brandit ses mots colorés, haut et fort, depuis douze mois, à la face hideuse de l’ignominie. Des mots d’avenir brandis pacifiquement, mais radicalement. Portés ouvertement, mais fermement.