Faire un portrait de Bertrand Tavernier (in « Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage (2)» ne s’annonçait pas chose aisée, tant ce «cinéaste, cinéphile et lyonnais» avait eu une vie démultipliée, tout au long de ses six décennies de cinéma. Son ami Thierry Frémaux, directeur de l’Institut, du festival Lumière à Lyon et du festival de Cannes a pourtant réussi cette gageure.

$De Dominique Lorraine
Les deux hommes s’étaient rencontrés lorsque Thierry Frémaux, jeune étudiant passa une tête, à l’Institut Lumière, à Lyon, présidé par Bertrand Tavernier, pour offrir bénévolement ses services. Et le maître d’adouber le jeune postulant qui devint quelques années plus tard directeur de cet Institut Lumière, sis rue du Premier film, là où se trouve « Le Hangar », premier décor de l’histoire du cinéma, immortalisé par les frères Lumières dans leur premier film « Sortie d’usine » (1895). Ce compagnonnage qui dura plus de quatre décennies aura forgé leur amitié que ce si beau portrait qui en a découlé a esquissé à coup de poignants souvenirs et de savoureuses anecdotes :

« Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage »
« La cinéphilie de Bertrand était glorieuse, pleine d’empires, de traces et de légendes », et à ce propos, il est utile de rappeler qu’avant d’entamer sa carrière de cinéaste, Tavernier fut d’abord attaché de presse, faisant alors découvrir, avec cette fougue qui deviendra sa marque de fabrique, les films des autres. Et toute sa vie il gardera intacte, une curiosité et un goût inextinguibles pour le partage de ses connaissances et autres découvertes. « Écouter Bertrand pouvait être exténuant. On aurait voulu parfois appuyer sur le bouton pause, ne serait-ce que pour réfléchir à ces titres de films qu’il distribuait de façon enivrante, à ces artistes dont il déclinait les noms à l’infini comme s’il se les récitait à lui-même… J’étais l’auditeur privilégié d’un savoir dont je mesurais qu’ils étaient peu nombreux à le dispenser ainsi. Si quelqu’un pouvait prétendre au titre de Grand Cinéphile Mondial, c’était lui. Pas un petit-déjeuner sans parler cinéma, pas un dîner banal, pas un qui ne se soit déroulé dans la gaieté de multiples histoires racontées à voix haute. ». Il aimait par-dessus tout présenter ses films mais aussi ceux des autres, à des spectateurs attentifs ne rechignant pas, pour cela, à parcourir le monde. Dans le livre de Thierry Frémaux, de longs passages sont consacrés au métier de cinéaste, depuis son passage derrière la caméra, en 1974, pour son premier film « L’Horloger de Saint-Paul » (d’après Simenon) avec un Philippe Noiret magistral qui fut suivi du poignant « Le Juge et l’assassin » (1976) avec l’inoubliable Michel Galabru, un autre sur le passé colonial de la France, « Coup de torchon » (1981) et la liste est longue….
« Tavernier ne disait pas « moteur » mais « On peut ? ». » raconte Frémaux, relevant au passage la grande prévenance du cinéaste envers ses comédiens : « Défier le vertige, vaincre la frousse, surmonter les angoisses es uns et des autres. Sur le plateau, il s’approchait des acteurs et leur chuchotait des indications discrètement, subtilement. Bertrand est quelqu’un qui choyait les autres, il les enrobait de son grand corps ».
Tavernier fit tourner les plus grands, Romy Schneider, Sabine Azéma, Harvey Keitel, Dirk Bogarde, mais n’hésitait pas à donner sa chance à de jeunes comédiens. On doit aussi à Bernard Tavernier une fresque documentaire de quatre heures sur la Guerre d’Algérie « La Guerre sans nom » (1992) que le critique Serge Daney (qui séjourna plusieurs fois en Algérie) « avait visiblement aimé et vantait la façon dont Bertrand en parlait ».

« La Guerre sans nom »
Toujours dans ce même registre algérien, rappelons que Tavernier porta la casquette de producteur pour accompagner Laurent Heynemann, son ancien assistant, dans la réalisation de « La Question » (1977) adapté du fameux livre éponyme d’Henri Alleg sur la torture en Algérie. Une autre de ses passions était la musique particulièrement le jazz qu’il ne se lassait pas d’écouter lui inspirant ce bouleversant « Autour de minuit »,(1986) relatant la vie romancée du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell, avec une musique d’Herbie Hancock, Oscar de la meilleure musique en 1987.
« Il est d’autres pandémies qui menacent. Ce sont le culte de l’argent, le libéralisme effréné, le fanatisme, l’arrogance. C’est tout ce qui crée une zone écarlate : celle de l’ignorance. Nos films, nos pièces, nos spectacles peuvent permettent d’y résister ». déclarait-t’il encore en 2020. C’est que Bertrand Tavernier était aussi un homme engagé, ancré dans son époque, fin observateur fin des maux de la société française, s’engageant avec le même enthousiasme pour défendre les causes qu’il estimait justes.
Si quelques critiques français firent la fine bouche, s’agissant de ses films, les cinéastes américains, auxquels il consacra plusieurs livres, reconnaissaient sa juste valeur, Martin Scorsese, Coppola, Roger Corman, Walter Hill ou l’écrivain James Lee Burke, dont Tavernier adapta, en 2007, « La Brume électrique » qui disait à propos du frenchie :« Il marchait avec les rois et avec les pauvres (…) S’il y eu jamais un homme de la Renaissance dans les temps modernes, c’était Bertrand. Il était aimé […] Il offrait son grand cœur au monde ». (1) « Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage », un joli titre qui vient d’une formule de l’auteur de polar Frédéric Dard que Tavernier aimait beaucoup. C’est ainsi « que nous penserons à lui » conclut Thierry Frémaux qui a réussi un beau portrait non dénué d’humour du cinéaste pour qui « l’avenir n’est pas assez grand pour visiter l’Histoire ».
D.L
(2) « Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage » Thierry Frémaux. Ed. Grasset, 2022