Par Antoine POLLEZ
Le Conseil de l’Europe a vilipendé mardi le «manque de volonté des Etats européens» à établir des politiques de protection des migrants traversant la Méditerranée, causant la perte de «milliers de vies humaines». «Depuis des années, les pays d’Europe se sont engagés dans une course vers l’abîme, pour maintenir hors de nos frontières les personnes ayant besoin de notre protection, avec des conséquences désastreuses», déplore Dunja Mijatovic, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, en introduction d’un rapport publié mardi.
«Leur réponse est l’un des exemples les plus flagrants de la façon dont les mauvaises politiques migratoires portent atteinte aux droits humains et coûtent la vie à des milliers d’êtres humains». Le document dresse le bilan de la mise en place des recommandations publiées en 2019, dans un précédent rapport, par le Conseil de l’Europe. Et le constat est sans appel: «la situation des droits humains dans la région méditerranéenne reste déplorable», et s’est «encore détériorée». Sur la période observée, entre juillet 2019 et fin 2020, plus de 2.600 décès ont été comptabilisés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le rapport souligne que ce chiffre est sans doute sous-estimé, les noyades se produisant bien souvent hors des radars. «Les naufrages en Méditerranée demeurent tragiquement fréquents».

«Question de vie ou de mort»
Le Conseil de l’Europe énumère plusieurs raisons à la détérioration de la situation, notamment «le retrait progressif des navires affrétés par les Etats», en même temps que les entraves, administratives et judiciaires, posées aux opérations de sauvetage menées par les ONG. «L’approche des Etats consiste encore à limiter le travail vital des ONG, plutôt que de considérer qu’elles comblent les lacunes laissées par leur propre désengagement».
L’institution estime que ce désengagement des Etats européens vise à «accroître la possibilité» que les personnes en mer soient interceptées par les garde-côtes libyens et ramenées dans ce pays, malgré les «graves violations des droits humains» qui y sont commises contre les migrants. Certains pays n’ont d’ailleurs pas hésité à signer ou renouveler des accords avec Tripoli, et à «externaliser» certaines responsabilités.
Elle dénonce également la pratique, «en augmentation», des refoulements d’embarcations de migrants, documentée dans le cas des autorités maltaises, grecques et chypriotes, et suspectées de la part de l’agence Frontex. Le Conseil de l’Europe souligne que le contexte d’épidémie de Covid-19 a encore dégradé la situation: ainsi, en novembre 2020, un navire a été utilisé pour maintenir 1.195 migrants en quarantaine au large de la Sicile, et les délais de débarquement ont été allongés pour d’autres bateaux, quand les ports n’étaient pas tout simplement rendus inaccessibles.
Le rapport invite donc les Etats européens à «développer des voies de migration sûres et légales», par exemple en développant les «visas humanitaires», encore «sous-utilisés», ou en assouplissant les règles permettant le regroupement familial. De telles réformes permettraient de limiter les «trafics et la traite d’êtres humains».
En conclusion, Dunja Mijatovic appelle les pays membres du Conseil de l’Europe, tous signataires de la Convention européenne des droits de l’homme, à prendre des mesures pour préserver la vie des migrants tentant de traverser la Méditerranée. «Il s’agit là d’une question de vie ou de mort – et il en va de la crédibilité de l’engagement des pays européens en faveur des droits humains», prévient-elle. n