La ville de Mashhad
« Je n’y ai jamais vécu, mais je m’y suis rendu souvent et j’y ai même séjourné. C’est la deuxième ville la plus importante d’Iran, et l’un des lieux les plus saints pour les musulmans shiites – le mausolée de l’imam Reza, qui est aussi la plus grande mosquée au monde. C’est une ville riche, près de la frontière afghane, et très cosmopolite, étant donné qu’il s’agit d’un lieu visité par des pèlerins du monde entier. Mais elle se trouve aussi sur la route de la drogue, entre l’Afghanistan et l’Europe. Ces deux faits ne sont pas directement liés. C’est donc une métropole industrielle, avec une part d’ombre, mais qui s’avère aussi être un célèbre site religieux. La prostitution y est endémique. Il est inutile de se rendre dans un quartier en particulier, les prostituées s’affichent partout, aux yeux de tous, y compris près de la mosquée. Je pense que la prostitution est tolérée parce qu’il s’agit d’un secteur économique, qui fait partie de l’activité ‘touristique’ de la ville. Du coup, la police ferme les yeux sur ce phénomène. »

L’araignée du titre original, Holy Spider
« Il y a là un double sens. Dans la presse iranienne, Saeed était surnommé l’Araignée parce qu’il attirait ses victimes dans sa toile, autrement dit, le plus souvent, dans son appartement. D’où la métaphore. Mais quand je suis allé à Mashhad, j’ai vu le célèbre mausolée au milieu de la ville et il m’a fait penser à une toile d’araignée. Saeed s’y est sans doute rendu souvent et il trouvait la plupart de ses victimes dans le quartier. La vision de cet homme surgissant de cette toile et entraînant ses victimes dans les ténèbres s’est imposée à moi car, dans son esprit, il accomplissait une mission salvatrice. »

Un film noir
« On n’a pas besoin de creuser très loin pour découvrir la face cachée de la société iranienne. J’adore le film noir et je voulais créer un genre de film noir perse à partir d’éléments familiers. Ces personnages déboussolés, ces rêves brisés et ces lieux de perdition qui sont apparus dans le cinéma américain de l’après-guerre font partie de l’environnement quotidien de la plupart des villes iraniennes. Je voulais trouver un langage et une esthétique propres au lieu géographique – en l’occurrence, Mashhad – plutôt que m’inspirer d’un film avec Humphrey Bogart, de Chinatown, de Polanski, ou de Zodiac, de David Fincher. »

Un film transgressif
« Il ne dénonce rien ouvertement, mais c’est l’un des rares films, se déroulant en Iran, empreint d’un certain réalisme. Une censure très stricte contrôle le cinéma iranien depuis cinquante ans. La plupart des films mettent en scène un monde parallèle à la société iranienne, comme le cinéma de l’époque soviétique. Ils respectent presque tous un ensemble de règles, explicites ou sous-entendues, y compris les films qui critiquent le pouvoir. Plusieurs tabous ne sont jamais transgressés dans le cinéma iranien : la nudité, le sexe, la drogue, la prostitution. Ces phénomènes traversent pourtant la société iranienne et ont toute leur place dans l’intrigue de mon film – ils contribuent même à son atmosphère. »

Mehdi Bajestrani (comédien)
« Saeed est interprété par Mehdi Bajestrani, acteur de théâtre et de cinéma, et celui-ci prend un risque considérable pour sa carrière en jouant dans mon film. Je tenais à engager un comédien dont le parcours était – en partie – semblable à celui de son personnage. Mehdi vient de la région de Mashhad et sait adopter le même accent populaire que Saeed. En outre, c’est un formidable acteur, prêt à tenter des choses qui sont taboues en Iran. Le public occidental ne peut pas se rendre compte des risques qu’il prend avec ce rôle, mais c’est comme si une star hollywoodienne jouait un pédophile qui viole des enfants. Par ailleurs, il tente d’humaniser un individu détestable, et là encore, c’est un risque. » n

  • Ali Abbasi, né à Téhéran, et qui vit au Danemark depuis 2002, auteur du très remarqué « Border » en 2018, s’est attaqué cette fois frontalement à la dérive religieuse en Iran
    et à la misogynie de la société iranienne avec « les Nuits de Mashhad ».