C’est aujourd’hui que les députés de l’Assemblée nationale populaire (APN) procéderont au vote du projet de loi organique portant création de l’Académie de langue amazighe, adopté en Conseil des ministres le 14 mars 2018. Ce texte, rappelons-le, va jeter les fondements législatifs et juridiques d’une institution qui sera chargée du travail capital de généraliser et promouvoir la langue berbère en lui donnant la place qui lui revient dans notre pays.

Avant son approbation ce matin en plénière, la commission de l’éducation, de l’enseignement supérieur et des affaires religieuses de l’Assemblée a eu à examiner jeudi dernier plus d’une dizaine d’amendements. Son président, Safi Larabi, n’a pas donné d’indications précises sur ces amendements, quatorze au total, il s’est juste contenté de glisser que la plupart d’entre eux portent sur des questions de forme et que celles-ci ont été discutées en présence des ministres de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Tahar Hadjar, et des Relations avec le Parlement, Mahdjoub Bedda. On en saura donc davantage lors de la séance de vote. Celle-ci promet au moins de faire rejaillir les déclarations, mais également les inquiétudes exprimées mercredi dernier à la présentation du projet de loi par M. Hadjar, qui a déclaré que « l’Académie est une institution nationale à caractère scientifique, et non pas politique ».
Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique tentait de répondre aux interrogations formulées par des parlementaires, dont les avis sont pour une grande part très symptomatiques des difficultés politiques qu’il reste à aplanir à l’avenir en dépit de ce qu’il a affirmé. N’en déplaise à ceux qui prétendent que tout sera réglé une fois l’Académie en place, cette institution aura à travailler dans un champ politique dont les acteurs n’hésitent pas à dévoiler leur penchant politique et idéologique. Lors de la présentation du projet de loi, le député MSP Nasser Hamdadouche a mis l’accent sur l’écriture de tamazight en tifinagh ou en caractère arabe. Les députés de l’Union Ennahda-Adala-Bina ont préconisé le respect des variations linguistiques de la langue amazighe. Le député RCD Atmane Mazouz a considéré que le texte de loi est
« truffé de contradictions et constitue une véritable arnaque visant à bloquer toute avancée pour la langue ». « En analysant le texte, il apparaît clairement que le gouvernement tente de fuir ses responsabilités quant au rôle de l’État dans la promotion et le développement de la langue amazighe », a-t-il déclaré. Comment tolérer le fait que l’enseignement de cette langue ne soit pas généralisé à travers le territoire national ? » « Le comble est atteint, ici même à l’intérieur de cet hémicycle où les rédacteurs du règlement intérieur de l’APN veulent interdire l’expression et le travail dans la langue amazighe », a-t-il renchéri. Pour le parlementaire FFS Djamel Baloul, il y a nécessité d’aller plus loin que de voter le texte sur la création de l’Académie de langue amazighe et d’adopter des dispositions insistant sur la mise en œuvre d’une politique volontariste de défense et de promotion de la langue. «Le FFS n’acceptera pas que la loi organique portant mise en œuvre de l’article 4 de la Constitution soit réduite à l’unique création de l’Académie », a précisé M. Baloul.
Pour lui, il y a une « nécessité urgente » de corriger les « inégalités » contenues dans la Constitution de 2016 qui a consacré tamazight langue nationale et officielle, mais en la reléguant selon lui à un rang inférieur par rapport à celui donné à la langue arabe, que l’article 3 définit comme la langue officielle des institutions de l’Etat. « Se prononcer uniquement sur la création de l’académie de langue amazighe uniquement » serait « un acquis insuffisant », a-t-il ajouté à «Reporters», car l’académie est un instrument scientifique qui, sans une impulsion politique véritable émanant de l’Etat, risque de faire du surplace, selon lui.

Une affaire d’académiciens et d’experts

D’après Le militant et écrivain d’expression kabyle, Brahim Tazaghart, il est heureux et important que la future académie soit le lieu d’accueil et de travail de scientifiques de haut niveau soucieux de faire de tamazight une « langue de développement, échappant à toute pression politique ou idéologique ». Mais, « il ne faut pas perdre de vue la nécessité de promulguer une loi organique portant mise œuvre de l’article 04, ainsi que des décrets et textes réglementaires qui rendront l’officialisation de tamazight effective », a-t-il précisé en reprenant une tribune publiée sur sa page Facebook. Une loi organique est politique et devra selon lui « exprimer la volonté de l’Etat de faire de la langue un facteur de l’unité nationale et un creuset où le peuple se fond en une nation libre ». M. Tazaghart reproche à la disposition de reconnaissance de tamazight en tant que langue officielle dans la Constitution de février 2016 des « lacunes » qu’il s’agit de corriger. Il voit en elle une source d’inégalité entre la langue amazighe et la langue arabe que l’article 3 définit comme la langue officielle de l’Etat. « Il sera plus raisonnable d’opter dans le prochain texte constitutionnel pour un seul article qui concernera les deux langues officielles, l’arabe et tamazight », afin d’éviter une inégalité préjudiciable. Un texte qui déclare tamazight comme langue officielle des institutions de l’Etat et qu’elle est une constante nationale inamovible », ajoute M. Tazaghart. C’est dans ce sens que le député FFS Djamel Baloul fait savoir que dans le cas où le texte portant création de l’Académie sera voté tel quel, son parti avec d’autres acteurs politiques fera une « proposition de loi portant mise en oeuvre de l’article 4 de la Constitution de 2016 ». Evoquant la question de la promotion de la langue amazighe dans sa conférence de presse samedi dernier, le chef du RND n’a pas manqué lui aussi de mettre son grain dans le débat. Ahmed Ouyahia a appelé « à laisser cette affaire aux académiciens et aux experts dans le cadre de l’Académie algérienne de la langue amazighe », ajoutant qu’il a été procédé actuellement à la généralisation de l’enseignement de la langue amazighe « et viendra le temps de la rendre obligatoire ». <