Auditionné hier dans le cadre du double procès du «montage automobile» et du financement «occulte» de la campagne électorale d’Abdelaziz Bouteflika en 2019, Ali Haddad, ancien homme d’affaires et président de l’ex-Forum des chefs d’entreprise (FCE), s’est dit totalement innocent des charges retenues contre lui. La Cour d’Alger, qui traite de nouveau le dossier, suite à l’avis favorable de la Cour Suprême au pourvoi en cassation de la défense, est ainsi revenue sur les faits de «blanchiment d’argent» et de participation au financement «occulte» qui lui sont reprochés. L’enquête, mais aussi les déclarations des co-accusés dans cette «affaire», ont en effet laissé apparaître qu’Ali Haddad aurait eu un rôle d’intermédiaire entre plusieurs hommes d’affaires et le pouvoir politique lors de la «collecte» des fonds de soutien.
En ce sens, Ali Haddad a été directement mis en cause lundi lors de l’audition des hommes d’affaires Ahmed Mazouz et Mohamed Bairi. Leurs déclarations ont laissé entrevoir qu’Ali Haddad collectait les «contributions» de certaines des plus grandes fortunes du pays : «J’ai donné un chèque en mon nom adressé à la campagne du candidat libre Abdelaziz Bouteflika (…) Si j’ai donné à Ali Haddad c’est que la FCE se chargeait de la campagne, il représentait les hommes d’affaires», avait en ces termes fait savoir Ahmed Mazouz à propos de sa «contribution» de 39 milliards de centimes. Une version qu’Ali Haddad a largement réfutée hier. Ainsi, sans nier avoir eu entre les mains le chèque d’Ahmed Mazouz, la situation décrite par Ali Haddad est cependant tout autre : «Mazouz est venu à mon bureau, nous avons parlé des projets de montage de l’exportation de véhicules… puis il a proposé d’aider la campagne électorale, je lui ai dit qu’il devait s’adresser à la permanence de campagne». Ahmed Mazouz aurait toutefois sollicité l’aide de l’ex-président du FCE : «Il m’a dit que pour des raisons personnelles il ne voulait pas être vu au QG de campagne (…) il m’a demandé de déposer le chèque à sa place». Le même prévenu, condamné en novembre dernier à 12 ans de prison, a ainsi limité son «rôle» à ce seul fait, précisant n’avoir jamais reçu d’autres «contributions». Par ailleurs, Ali Haddad a réfuté les déclarations de ses co-accusés à propos de son don de 180 milliards de centimes à la campagne : «Je n’ai remis aucun dinar à la campagne», tenant pour preuve «l’expertise de l’IGF».
Quant au supposé rôle de Saïd Bouteflika, au profit duquel Ali Haddad aurait collecté les sommes d’argent, le prévenu a minimisé et est même revenu sur ses précédentes déclarations lorsque la juge de la Cour d’Alger lui demande de confirmer ou d’infirmer le rapport d’enquête : «Vous avez bien dit que le frère de A. Bouteflika vous a contacté pour réunir de l’argent ?» «Non», répond Ali Haddad, avant d’ajouter : «Saïd Bouteflika m’avait demandé de trouver un comptable financier (…) jamais il ne m’a demandé de collecter de l’argent». Il m’avait demandé ce service «en tant que relation de travail», explique également Ali Haddad à propos de ses liens avec le frère de l’ancien Président, ajoutant plus loin : «Je n’ai aucune activité politique, je n’ai même jamais été encarté dans un parti.»
L’ancien président du FCE, auditionné par visioconférence, a toutefois reconnu que Saïd Bouteflika l’avait sollicité pour «sécuriser» des fonds : «Saïd Bouteflika m’avait demandé de conserver de l’argent pour des raisons de sécurité (…) sur le moment je ne lui ai pas demandé plus de détails». La «véritable» raison ne lui aurait été donnée que plus tard : «C’était une semaine après l’attaque et le vol du musée du Bardo (…) on lui aurait dit que des gens savaient qu’il conservait des fonds, il a eu peur. Et il m’a demandé de conserver l’argent dans le coffre du siège de mon entreprise», expliqua-t-il en substance. Treize milliards de centimes de la campagne du 5e mandat auraient ainsi été «sécurisés» dans le coffre-fort d’Ali Haddad.
La quatrième journée d’audience a également été l’occasion pour la justice d’entendre l’ancien directeur de campagne et ex-Premier ministre Abdelmalek Sellal. Il explique : «Le côté financier de la campagne ne me concernait pas. Le comptable a été nommé par Saïd Bouteflika (…) Moi j’ai signé l’ouverture des deux comptes bancaires puis je les ai immédiatement remis à la gestion du défunt Hamoud Chaid». Même chose du côté de son successeur à la direction de la campagne, Abdelghani Zaalane : «Je n’ai aucune idée du parcours précis des sommes d’argent (…) ma mission était politique et organisationnelle».