Par : Nadir Kadi
Jugée en appel par la Cour criminelle d’Alger, l’affaire dite « des SMS » et des « entraves » au bon fonctionnement de la justice, a abouti après trois jours de débats à une vision particulièrement sombre du fonctionnement de la Justice dans certaines affaires entre 2013 et 2019.
Les principaux accusés, Tayeb Louh et Saïd Bouteflika, auxquels il est reproché des « interventions » dans des processus judiciaires et, plus précisément, dans les dossiers des mandats d’arrêt contre Chakib Khelil et sa famille, des détournements de procédures lors des élections législatives de 2017, ou encore, des interventions au profit d’Ali Haddad… ont, pour leur part, réfuté l’ensemble des accusations et mis en avant des raisons « politiques ». Le sort des accusés devait être annoncé hier en fin d’après-midi ou dans la journée de mercredi, selon certaines sources, le procureur avait, quant à lui, réclamé, lundi, des peines particulièrement lourdes de 10 ans de réclusion criminelle contre Tayeb Louh, « 5 ans de prison » contre Saïd Bouteflika et l’homme d’affaires Ali Haddad et des peines de « 7 ans de réclusion » contre l’ancien inspecteur général du secteur de la Justice Tayeb Benhachem et l’ex-Secrétaire général Zouaoui Laâdjine.
Procédure judiciaire qui a, par ailleurs, permis de lever un coin du voile sur le fonctionnement du secteur de la justice et, par conséquent, sur la « gestion » du pays durant la présidence Bouteflika. Plusieurs déclarations des prévenus, au-delà du degré de responsabilité personnelle de chacun, laissent en ce sens apparaître un certain « amateurisme » dans la gestion des affaires. Saïd Bouteflika, conseiller de la présidence sous Abdelaziz Bouteflika, soulignant en substance que des instructions sur des dossiers, pourtant extrêmement sensibles, pouvaient passer par de simples SMS ; les relations d’amitié, voire même des amitiés d’enfance, auraient eu un rôle démesuré dans les processus de prise de décision.
Ainsi, longuement entendu par les juges au sujet de l’annulation des mandats d’arrêt, lancés en 2013, contre l’épouse de l’ancien ministre de l’Energie, Saïd Bouteflika, poursuivi dans cette affaire pour «abus de fonction» et «complicité à incitation à la partialité», explique que l’amitié qui unissait depuis l’enfance Abdelazziz Bouteflika et Chakib Khelil aurait incité le président de l’époque à « confier » le dossier aux deux accusés : « … Le Président m’a dit qu’il venait de parler avec Tayeb Louh sur les mandats d’arrêt contre Chakib Khelil. Il m’a informé qu’il venait de me désigner pour suivre le dossier ». Le même accusé ajoutant plus loin, selon le journal El Watan, « c’est sa manière de gérer. Il charge quelqu’un d’une mission et désigne quelqu’un d’autre pour suivre le dossier ». Une déclaration de Saïd Bouteflika à la fois grave mais qui tend aussi à minimiser son propre rôle. « Je ne suis pas un homme de loi. Mon frère m’a demandé de suivre le dossier et non pas de donner des ordres … » Les SMS retrouvés par la justice lors de l’instruction de l’affaire ne présenteraient également qu’une vision partielle de la réalité, selon l’accusé : «Ils (les enquêteurs) ont pris les communications de manière brute.
Chakib Khelil m’appelait tous les jours à partir de Washington durant la maladie de mon frère. Notre relation avec lui était très forte. Nos familles s’échangeaient les visites, nos enfants se rencontrent souvent. Mais, l’expertise n’a pris en compte que quelques communications et quelques SMS. ». Et dans cette même logique, Saïd Bouteflika s’est défendu de toute « intervention » auprès du ministre de la Justice au profit d’Ali Haddad ; l’accusé s’étant contenté de relayer un message d’Ali Haddad « … Où est donc l’interférence ? 80% du courrier que je recevais à la Présidence sont renvoyés vers les ministres pour une prise en charge. Est-ce une interférence ?»
Quant à l’ancien ministre de la justice Tayeb Louh, l’accusé s’est dit déterminé à « dire des vérités » après avoir gardé le silence, «aujourd’hui, j’ai décidé de dire des vérités parce que j’ai divorcé définitivement avec la politique ». L’ancien ministre de la Justice, en poste entre 2013 et 2019, mettant en cause «deux personnes aveuglées» d’être à l’origine de cette « affaire » contre lui, soulignant qu’en 2019, à la veille de son arrestation, «on a murmuré à l’oreille du vice-ministre de la Défense que je menais une enquête sur ses enfants, alors que c’était faux ». Tayeb Louh explique à propos de l’annulation des mandats d’arrêt contre la famille de Chakib Khelil : « Deux ans après ma désignation à la tête de la Justice, Zeghmati, qui était procureur général près la Cour d’Alger, est venu me voir pour me dire qu’il avait commis de graves erreurs dans l’établissement des mandats d’arrêt contre Chakib Khelil, son épouse et ses deux enfants, que ses collègues lui en veulent pour ces faits et qu’il avait envie de se corriger ».
En ce sens, l’accusé aurait uniquement protégé des magistrats et cadres du secteur des conséquences de cette « erreur » que fut l’émission des mandats : « … J’ai protégé le juge et le procureur général qui étaient à l’origine de ces erreurs. Je ne voulais pas nuire à leur personne. Aujourd’hui, les gens sont en liberté et Tayeb Louh en prison. » La portée de ses actions dans cette affaire n’aurait de surcroît pas d’impact notable sur le bon déroulement de la justice : « … Mme Khelil a la nationalité américano-palestinienne et ses deux enfants sont Américains. Jamais ils n’auraient été livrés. Ils sont venus de leur propre gré. L’affaire est toujours en instruction, comment peut-on la débattre en audience ?» n