Procès des anciens responsables et ministres de l’Energie : La mainmise de Chakib Khelil au banc des accusés

Le déroulement du procès dit «Sonatrach 3», ouvert le 5 janvier dernier au tribunal de Sidi-M’hamed réunissant plusieurs dossiers impliquant près d’une trentaine d’ex-hauts responsables de la Sonatrach notamment, ainsi que d’anciens ministres de l’Energie, continue de faire la lumière sur la gestion de ce secteur plus que stratégique durant la présidence Bouteflika.

Par Nadir Kadi
Les principaux accusés dont Abdelmoumen Ould Kaddour, Mohammed Meziane ou encore Chakib Khelil et Noureddine Bouterfa, auxquels la justice reproche des faits de «violation de la réglementation des marchés publics», «abus de fonction» et «dilapidation de deniers publics», se sont en effet succédé à la tête de la Sonatrach ou au ministère de l’Energie dès 1999 et jusqu’en 2019. Une longue période durant laquelle ils ont notamment eu pour charge l’attribution et la gestion de chantiers à l’entreprise BRC (Brown and Root Condor) ainsi qu’au géant canadien de l’engineering SNC-Lavalin.
En ce sens, alors que les auditions d’A. Ould Kaddour et M. Meziane avaient laissé apparaître les deux anciens PDG comme de «simples» exécutants, -«quand on me dit de faire, je fais», selon les mots de A. Ould Kaddour- l’exposé des faits reprochés à l’ex-ministre Chakib Khelil, puis l’audition des témoins et accusés ont pour leur part brossé le tableau d’un responsable omnipotent, qui n’hésitait pas à imposer des décisions parfois même contraires aux intérêts du pays.
Le volet du procès mettant en cause l’accusé, toujours «en fuite» à l’étranger, s’est en effet attardé sur une affaire ayant déjà fait couler beaucoup d’encre : l’attribution des marchés de construction des centrales électriques de Skikda et de Hadjret Ennous (Tipasa) à l’entreprises SNC-Lavalin, visiblement grâce aux «pressions» de l’ancien ministre.
En effet, également poursuivie dans cette affaire, Noureddine Bouterfa, ex-PDG de Sonelgaz, a tout d’abord mis en cause la pertinence de ces contrats dit du type «d’acheteur indépendant» qui n’arrangeait ni le pays et encore moins l’entreprise Sonelgaz, qui a enregistré des pertes car il requiert trop de charges au bout de longues procédures». Le même ex-responsable ajoutant en substance qu’ils correspondaient davantage à la «vision» du ministre de l’époque : «Chakib Khelil était venu avec l’idée de l’ouverture du marché et la privatisation ou l’ouverture du capital de la Sonelgaz et d’autres entreprises publiques…».
Ainsi, il apparaît déjà, grâce au procès, que Chakib Khelil n’hésitait pas à imposer ses «vues» contre l’avis même de ses collaborateurs dans la gestion du secteur, mais aussi à accorder des largesses à certaines entreprises au détriment des intérêts et finances de la Sonatrach. Ce qui soulève naturellement la question de l’existence d’éventuelles contreparties. En ce sens, questionné à propos du financement des travaux de raccordement de la centrale électrique de Skikda sur fonds de la Sonatrach, alors que le projet était officiellement lancé par la Sonelgaz, Mohamed Meziane, ex-PDG de Sonatrach, déclare : «La décision était prise par Chakib Khelil qui était à la fois ministre de l’Energie et PDG de Sonatrach». Benghanem Aïssa Abdelkrim, ancien PDG de Sonelgaz, ajoute pour sa part : «C’est une décision incroyable. Je n’étais pas d’accord. Toutes les décisions étaient prises par Chakib Khelil».

Le trésor réclame 500 milliards de dinars de dédommagements
Et dans cette même logique, le gaz avait même été fourni gratuitement pour le fonctionnement de la centrale, dont une partie des actions est revenue à SNC-Lavalin ; «c’est Chakib Khelil qui prenait toutes les décisions (…) La société avait bénéficié également de l’exemption de 16% du taux de participation» ajoute à ce propos Nordine Bouterfa, ancien PDG de l’AEC (Algerian Energy Company) puis de Sonelgaz entre 2003 et 2016. Et dans cette logique, le procès a également été marqué hier par l’intervention des avocats et représentants du Trésor public, ces derniers réclament des dédommagements de près de «500 milliards de dinars».
Quant aux pressions qu’aurait exercées C. Khalil tout au long de ses près de dix ans (1999-2010) de mandat au ministère, elles apparaissent notamment au travers des déclarations de l’ancien PDG de Sonelgaz Benghanem Aïssa Abdelkrim entre janvier 2003 et janvier 2004 : «Je n’étais pas d’accord avec lui sur certaines questions, il s’ingérait dans la gestion du groupe ; ce que j’ai refusé. Il a donné mes prérogatives à Nordine Bouterfa (…) Par la suite, il m’a limogé et remplacé par Bouterfa et m’a nommé en qualité de conseiller. Je n’ai pas accepté la situation et j’ai demandé à partir à la retraite».<