A chaque période de pré-Ramadhan, son concert de récits insolites, d’histoires et d’anecdotes sur le pouvoir d’achat des foyers et sur l’étrange et salée transformation que connaît le marché de la consommation et ses effets inflammables sur le portefeuille de la ménagère. Cette année, pour des raisons étroitement liées à l’informel qui domine les circuits de la moyenne et petite distributions des produits alimentaires, c’est l’huile de cuisine, ou de table, qui fait glisser la chronique nationale sur sa fausse rareté dans les magasins.

Par Lyes Sakhi
Un spectacle insolite était visible, hier en début de matinée, à la grande surface Uno du centre commercial de Bab Ezzouar. A l’arrivée avec son engin de transport de l’agent chargé d’approvisionner le rayon «huiles» du magasin, des dizaines de personnes, des hommes et quelques rares femmes, se sont précipitées sur lui pour s’emparer des bidons de 5 litres, le contenant le plus ciblé par les acquéreurs, avant même qu’ils ne soient exposés sur les étagères. Certains de ses acheteurs pas comme les autres, nous a indiqué cet agent, «reviennent plusieurs fois dans la semaine quand ce n’est pas dans la journée» pour acheter la plus grande quantité d’huile possible. «Ils dévalisent les rayons à la minute même», ajoutera-t-il devant la surprenante scène d’afflux offerte au regard. Il n’y avait pas d’émeute, certes, mais une ruée certainement. Elle allait «monter en cours de journée comme c’est le cas depuis une semaine au moins», selon le sympathique employé. Sur les tapis roulants des caisses, le précieux et doré oléagineux défile à un rythme incessant comme s’il s’agissait d’une chaîne d’usine. Au-delà, ceux qui sortent du magasin avec une seule bouteille d’un ou deux litres sont vite remarqués par les vigiles. Le sourire en coin, certains d’entre eux sont presque heureux de se retrouver en face de gens sauvés de la «folie de l’huile». Un terme entendu plusieurs fois chez ce personnel de sécurité dans l’allée qui sépare la grande surface du reste du «mall» de Bab-Ezzouar. Mais qu’on relativise à la discussion avec ceux gagnés par ce trouble de la consommation. On découvre que certains viennent de plus loin d’Alger et de sa proche périphérie. Ils achètent de l’huile en grosses quantités pour eux, mais aussi pour leurs frères, sœurs, cousins et voisins afin «d’éviter les allers-retours». D’autres, moins nombreux, ont des épiceries et viennent se ravitailler comme n’importe quel client de grande surface. D’autres encore, flairant une opportunité, se créent un marché et revendent le produit là où il manque dans les supérettes, les boutiques d’alimentation et les petits commerces de détail de leurs bourgs. Chez les deux, on rencontre le profil du grand raconteur qui vous assure à grands gestes de représentation et de mimique que dans «la région de Batna, certains font la chaîne et des kilomètres pour trouver avec quoi faire la cuisine». Outre l’art du récit, celui-ci a l’atout de l’explication : «C’est à cause des taxes et de la facturation que des commerçants ne veulent plus vendre d’huile». Un éclaircissement est précisé par les associatifs de la filière. Dans une déclaration à l’APS, hier, l’un d’eux, le président de la Fédération nationale de l’agroalimentaire (FNA), décrit la situation comme une «pénurie provoquée» dans certains endroits et certaines régions du pays. «Les commerçants au détail ont causé cette pénurie des huiles de table sur le marché en prétextant la rareté de ces produits au niveau des grossistes et des producteurs». C’est faux, objecte-t-il. La raison «réelle de cette perturbation», explique-t-il, est due «au refus» de ces commerçants de se soumettre à «l’obligation de facturation» et pour laquelle les services du ministère du Commerce sont en train de ramer pour l’instaurer dans cet océan informel qu’est la distribution des produits alimentaires.

Khaled Belbel ajoute que la facturation est considérée comme «pénalisante» par les détaillants qui estiment «négligeable» leur marge bénéficiaire s’ils achètent avec des factures les huiles dont le prix est plafonné par l’Etat. Pour échapper à ce qu’ils qualifient de «contrainte», poursuit cet associatif, les détaillants se fournissent auprès de plusieurs grossistes en achetant de petites quantités au prix du détail, ce qui les exempte de la facturation. Comme constaté par Reporters, hier, ils vont aussi chez Uno, et sans doute chez d’autres grands distributeurs pour s’approvisionner en produits sur lesquels la demande va être encore plus forte à l’approche du Ramadhan.
Ces commerçants du troisième type, dit gentiment M. Belbel, écoulent, par la suite, leur marchandise «à des prix plus élevés en faisant croire à l’existence d’une pénurie» et à l’achat de leur produit plus cher auprès des grossistes et autres fournisseurs. Le président de la FNA rappelle que la chaîne de fabrication de l’huile tourne à plein régime, entraînant des niveaux de stocks élevés par rapport à l’année 2020. Il donne l’exemple d’un producteur principal des huiles de table en Algérie, Cevital, pour ne pas le nommer, dont la production a «triplé» comparée à l’année précédente. Il a déploré que «cette réticence à la facturation perdure». Il a déclaré difficile de «changer les mentalités» et que cela demandera du temps pour «instaurer de nouvelles règles» qui ne pénaliseraient pas le consommateur final. Une vérité connue depuis des lustres et qui, sans doute, nous évitera peut-être les petites et peu amusantes phrases du ministre du Commerce et ses ballades télévisées dans les marchés en début de Ramadhan.