Le premier tour des élections présidentielles s’est terminé dimanche dernier par un verdict déjà vu : le second tour sera comme en 2017 celui d’un duel entre le président sortant, Emmanuel Macron (27, 28% de suffrage) et la candidate du Rassemblement national (23,24%) et représentante d’une extrême-droite décomplexée. Les deux candidats ont entamé dès hier lundi à nouveau leur campagne pour convaincre des électeurs qui ont déjà assisté à leur confrontation il y a cinq ans. En attendant l’issue de cette joute significative du climat politique et social en France, dimanche 24 avril 2022, les regards sont braqués sur la façon dont M. Macron et Mme Le Pen vont remobiliser leurs troupes et les électeurs, fort nombreux, 26, 31%, qui se sont abstenus d’aller voter.

Synthèse Anis Remane
«Rien n’est joué», «c’est une nouvelle campagne qui commence»… Les deux camps rivaux insistent sur l’importance des deux prochaines semaines avant le second tour, pour lequel les sondages prévoient une victoire d’Emmanuel Macron beaucoup plus étriquée qu’en 2017. Arrivé en tête du premier tour avec 27-28% devant Mme Le Pen (23-24%), le président sortant recueillerait entre 54% et 51% des voix au second tour, contre 46-49% pour sa rivale, selon des sondages réalisés dimanche après le premier tour. «Cette élection, il va falloir aller la chercher, parce que rien n’est joué», a reconnu hier lundi le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal sur la radio France Inter. Sur la même radio, Jordan Bardella, président du Rassemblement national de Marine Le Pen, s’est dit convaincu que sa candidate bénéficierait d’un fort report des suffrages parmi «les 70% de Français qui ont voté contre» le président sortant, et a indiqué ne «pas croire» au «front républicain» contre son parti. Trois candidats malheureux à gauche, l’écologiste Yannick Jadot (moins de 5% des voix), le communiste Fabien Roussel (2-3%), la socialiste Anne Hidalgo (moins de 2%), ont, en effet, explicitement appelé leurs électeurs à voter Emmanuel Macron. La candidate pour la droite traditionnelle Valérie Pécresse a annoncé pour sa part son intention de voter «en conscience» pour Emmanuel Macron.
Dans leur chasse aux électeurs, le président sortant et la candidate du RN ont en ligne de lire les électeurs du candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon, arrivé troisième sur les talons de Mme Le Pen avec près de 22% des voix et qui apparaît désormais en position d’arbitre. M. Mélenchon, leader de La France Insoumise (LFI) a répété dès dimanche soir que «pas une voix» ne devait aller à l’extrême droite, sans pour autant appeler à voter M. Macron. Une position réitérée lundi matin par son numéro 2 Adrien Quatennens, ajoutant toutefois que «la responsabilité totale de ce qui va se passer au second tour incombe au principal protagoniste, Emmanuel Macron». L’ambition de LFI est désormais de se battre pour les élections législatives de juin et d’«imposer une cohabitation» politique à M. Macron, a-t-il précisé.
«Si Macron veut convaincre nos électeurs, qu’il travaille», avait lancé dès dimanche soir le directeur de campagne de La France insoumise, Manuel Bompard. Une consultation devrait être lancée au sein du mouvement pour décider entre consigne de vote blanc ou de vote Macron. «Les candidats ne sont pas propriétaires de leurs électeurs et je pense que beaucoup de ceux qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon ne veulent pas de la retraite à 65 ans, ne veulent pas remettre la politique de la France entre les mains de cabinets privés et voteront pour Marine Le Pen au second tour», a estimé pour sa part le représentant du Rassemblement national, Jordan Bardella. Sur le papier, Marine Le Pen a une réserve de voix nettement moins importante que M. Macron. Elle pourra compter sur le soutien de l’autre candidat de l’extrême droite Eric Zemmour, aux alentours de 7%. Le candidat souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, aux alentours de 2%, a lui aussi appelé à voter Marine Le Pen.
La grande leçon politique du premier tour des présidentielles françaises est dans la montée en puissance de l’extrême-droite. Le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg, qui s’est dit «très inquiet» par le résultat des urnes, a estimé que la France est «dans une sorte de guerre civile politique». Il a appelé les Français à voter en faveur du président sortant. «J’espère que l’issue (de l’élection) sera telle que nous n’aurons pas Le Pen dans l’Union européenne comme présidente française», a déclaré Jean Asselborn. «Ce ne serait pas seulement un bouleversement en Europe, en tant que projet de valeurs, projet de paix, mais cela nous placerait totalement dans l’essence même de l’Union européenne sur une autre voie. Les Français doivent empêcher cela», a-t-il ajouté.

Effondrement de la droite classique et du PS
Pour les observateurs, le premier tour de la présidentielle met en lumière une division du paysage politique français «en trois blocs, centre, extrême droite, gauche radicale, ne laissant pas d’espace aux partis historiques marginalisés, électoralement et financièrement». «Le premier tour de cette élection présidentielle confirme la tripartition de l’électorat et l’installation de trois pôles sensiblement équivalents en poids relatif», analyse le politologue Gaël Brustier. C’est la «clé de voûte du nouveau monde politique français», écrit-il dans une tribune sur Slate. «Le paysage politique français se redéfinit autour de trois forces politiques : un bloc qui unit centre gauche et centre droit, incarné par Macron, la gauche radicale (incarnée par Mélenchon, NDLR) et la droite radicale (menée par Marine Le Pen, NDLR)», selon Bernard Poignant, ancien maire socialiste de Quimper (ouest) devenu macroniste, dans un entretien au journal Ouest France. Une analyse partagée également par le sociologue Erwan Lecoeur qui parle de «tripolarisation du champ politique» sur Franceinfo.
Dans cette hypothèse, les deux grandes formations françaises qui ont dominé la majorité de la vie politique de la Ve République depuis 1958, le Parti socialiste (PS) et Les Républicains (LR, la formation gaulliste), se retrouvent broyées. «Nous avions entamé la décomposition/recomposition de la vie politique française en 2017 avec l’avènement du macronisme, l’effondrement du Parti socialiste. Et nous avons assisté hier à la saison deux (…), la confirmation de l’atomisation du PS et le deuxième pilier historique du paysage politique français, Les Républicains, à son tour est foudroyé», analyse le politologue Jérôme Fourquet sur France Inter. «Quelle est la raison d’être du PS ? Quelle est la raison d’être de LR dans un système politique où vous avez une gauche radicale, un bloc central qui va du centre gauche à la droite et un bloc à l’extrême droite, c’est extrêmement difficile à trouver», relève pour l’AFP Brice Teinturier, responsable de l’institut de sondage Ipsos.
Balayés politiquement, ces partis, qui ont fait la pluie et le beau temps en France jusqu’au milieu des années 2010, se retrouvent aussi pris à la gorge financièrement. Avec leurs scores inférieurs à 5%, ils ne seront pratiquement pas remboursés de leurs frais de campagne. Le PS avait déjà dû se résoudre à vendre son siège historique fin 2017 pour se renflouer, et la candidate de LR, Valérie Pécresse a lancé lundi un appel aux dons pour essayer de sauver le parti.
Pour autant, l’homogénéité des blocs extrêmes est sujet à caution étant donné leur composition sociologique diverse, qui les rendraient potentiellement moins faciles à structurer. «Je récuse l’idée de trois blocs, gauche, centre et droite», explique le sondeur et politologue Jérôme Sainte-Marie de chez Pollingvox, qui voit un affrontement entre un «bloc élitaire» de catégories aisées derrière Macron et un «bloc populaire» double. «Les logiques sociologiques du vote perdurent et s’accentuent. Il y a eu un processus d’unification des catégories socio-professionnelles supérieures autour d’Emmanuel Macron dans ce que j’appelle le bloc élitaire : un alignement des cadres et des retraités», selon lui. «De l’autre côté, il y a deux expressions de ce que j’appelle le bloc populaire, qui est plus composite : des catégories populaires (…) du privé autour de Marine Le Pen, tandis que Jean-Luc Mélenchon rassemble plutôt la fonction publique et des populations issues de l’immigration», analyse-t-il pour l’AFP.
Jérôme Fourquet partage en partie l’analyse de la composition de l’électorat de M. Mélenchon qui a bénéficié du vote utile d’électeurs d’autres formations de gauche, comme les écologistes. En plus de sa base, il a «de nouveaux renforts» avec «des progressions assez importantes dans (…) l’électorat issu de l’immigration» et il a capté «encore davantage un électorat culturellement de gauche, des enseignants, des étudiants».