Il n’y a pas de meilleur communicant que Jürgen Klopp dans le monde du football anglais, si ce n’est Marcus Rashford quand il se lance en campagne pour venir en aide aux enfants britanniques les plus défavorisés. Mais même les communicants les plus habiles peuvent déraper de temps à autre, comme l’entraîneur de Liverpool l’a maintenant fait à deux reprises devant les caméras de BT Sport, s’en prenant à leur interviewer, Des Kelly, en des termes qui montraient que sa colère, si elle couvait depuis un certain temps, n’avait rien d’hypocrite ou de prémédité.
Ce qui causait cette fureur, une fureur d’autant plus surprenante qu’on connait le self-control de Klopp face à ces médias dont il joue d’ordinaire comme un virtuose, était la programmation de matches des Reds le samedi à 12h30 heure locale les semaines de Ligue des Champions, des matches dont BT Sport est le diffuseur exclusif en Grande-Bretagne. Or Liverpool avait joué (mal, d’ailleurs) contre l’Atalanta en C1 le mercredi soir, et selon lui, BT Sport portait une part de responsabilité directe dans l’avalanche de blessures musculaires qui avait décimé et continue de décimer son effectif depuis le début de la saison.
En effet, pas une rencontre de Liverpool ne semble se disputer sans qu’un autre joueur (ou deux) aille rejoindre Thiago Alcantara, Joe Gomez, Virgil van Dijk et autres à l’infirmerie. Onze des vingt-cinq joueurs de l’équipe première y sont aux soins actuellement. Onze…et cette fois-ci, c’était James Milner qui avait fait les frais du calendrier démentiel du champion d’Angleterre; et l’humeur de Klopp, qui s’exprimait «à chaud», n’avait pas due être améliorée par le résultat du match en question: avec un gros coup de pouce de la VAR, Brighton avait égalisé sur pénalty dans les arrêts de jeu.
LIVERPOOL ET SON STYLE DE JEU, LOGIQUEMENT PLUS FRAGILE
Entendons-nous. Klopp a à la fois tort et raison, selon la façon dont on approche le problème on ne peut plus réel de l’impact d’un calendrier surchargé sur la santé des joueurs en ce temps de pandémie. C’est une question sur laquelle je m’étais déjà penché le mois dernier – «C’est le football qu’on assassine» -, et dont l’acuité est encore plus vive aujourd’hui. 86 joueurs de Premier League – réserves et équipes de jeunes non comprises ! – étaient alors dans l’incapacité de prendre part aux matches de leurs équipes. Ils sont aujourd’hui 96, Liverpool occupant la tête de ce classement (onze blessés, donc), Villa, Brighton, Man United et Newcastle suivant les Reds à trois longueurs. Ces chiffres sont sans précédent.
Il est naturel que Klopp s’interroge sur le pourquoi de ces blessures en série, dont son équipe souffre plus que toute autre. Il manquerait au plus élémentaire de ses devoirs de manager s’il ne le faisait pas. Le style de jeu des Reds, ce football heavy metal d’une folle intensité qui a fait de Liverpool un champion d’Angleterre et d’Europe, exige davantage des organismes que le football prudent du Tottenham de José Mourinho; par quoi je n’entends pas nécessairement qu’il implique un risque de blessure objectivement plus élevé, mais simplement que la marge de manœuvre du staff médical et des coaches de Liverpool est plus limitée. Cela ne surprendra personne : les Reds arrivent en tête du classement des équipes ayant effectué le plus de sprints à haute intensité ces deux dernières saisons. Leur style l’exige ; et s’ils changeaient de style, ils perdraient beaucoup de leur efficacité. Mais ce style se paie, cash. Que faire, alors ?
Pour Klopp, aménager le calendrier serait un début de solution, encore qu’il sache qu’il est trop tard pour changer celui de la présente saison. L’impuissance qu’il ressent est d’ailleurs pour beaucoup dans l’exaspération qui lui a fait choisir BT Sport comme exutoire – ce en quoi il se trompait de cible, comme Des Kelly n’eut pas de mal à le lui rappeller.
SKY, BT ET AMAZON FONT VIVRE LA PREMIER LEAGUE
Oui, il est absurde de programmer un match de Premier League moins de 72 heures après la fin d’une rencontre capitale de Ligue des Champions. Absurde et même dangereux. Personne ne le nie, mis à part les experts de comptoir pour qui, vu ce qu’elles gagnent, les stars du ballon doivent aller au charbon sans se plaindre. Et tant pis si c’est un jeu de massacre. Et tant pis si la qualité du jeu s’en ressent. Un argument hélas repris par quelques-uns qu’on aurait espéré plus avisés.
Mais il est tout aussi absurde de s’imaginer que le coupable, c’est la télévision. Les diffuseurs britanniques, qu’il s’agisse de Sky, BT ou Amazon, ont évidemment leur mot à dire dans la programmation des matches, des matches qui, sans les milliards dont ils irriguent la Premier League, ne se joueraient pas, ou pas avec les mêmes acteurs, ou devant un public presque inexistant, comme c’était le cas au début des années 1990.
SCHYZOPHRÉNIE SUR
LE MARCHÉ ASIATIQUE ?
Et même si un terrain d’entente était trouvé, même si les clubs de PL, unis pour le bien de leurs employés, obtenaient gain de cause et faisaient sauter le premier rendez-vous du samedi, à qui feraient-ils le plus mal ? A eux-mêmes. 12h30 heure de Londres, c’est 19:30 heure de Bangkok, 20:30 heure de Pékin ou de Singapour, 21:30 heure de Tokyo. Autrement dit, c’est parfait pour certains des plus gros marchés de la Premier League, et les dirigeants de Liverpool le savent aussi bien que les autres. Liverpool, qui compte déjà NH Foods (Japon), Reducose (Chine) et Extra Joss (Indonésie) parmi ses sponsors, et dont les partenaires majeurs, comme Standard Chartered, utilisent la «marque» LFC pour progresser sur ces marchés, a fait de l’Asie l’une des cibles principales, si ce n’est LA cible de sa stratégie d’expansion commerciale. Être présent sur les écrans, consoles et smartphones de cette partie du monde en prime time est une priorité. Si les clubs de PL sont des victimes dans cet arrangement, ce n’est pas par masochisme. C’est parce que être la «victime», en l’occurrence, sert leurs intérêts. n