pour garder nos médecins»Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : L’actualité a été marquée par le départ de 1 200 médecins. Même si ce phénomène n’est pas nouveau, comment peut-on expliquer la poursuite de l’exode des compétences ?
Kamel Hail :
Ce départ s’explique tout simplement par des conditions de travail plus attractives en termes de salaire et d’environnement. En France, les médecins spécialistes touchent entre 3 000 et 4 000 euros par mois, avec de meilleures conditions comparativement à l’Algérie. C’est évident que les médecins qui ont réussi ce concours ne se posent même pas la question…
Cela fait plusieurs années que l’on interpelle les autorités concernées pour leur dire qu’il faut motiver les médecins avec des salaires plus intéressants. Si le médecin, qu’il soit généraliste, spécialiste ou hospitalo-universitaire, est encouragé par des salaires décents et un accès au logement, il restera certainement en Algérie et n’ira pas à l’étranger.
Il faut savoir que pour les hospitalo-universitaires qui travaillent dans les hôpitaux, les salaires sont vraiment aberrants. Le salaire d’un maître-assistant à l’hôpital est de 29 000 DA, pour un maître de conférences, il est de 50 000 DA et un professeur est payé 62 000 DA. Est-ce que vous trouvez que ce sont des salaires décents pour un corps que l’on considère comme une élite ? Les hospitalo-universitaires ont eu les meilleures moyennes au bac et passent leur vie à passer des concours et des études draconiennes, où seuls les meilleurs sont sélectionnés. Pour preuve, s’il y a autant d’Algériens admis à pratiquer à l’étranger, et pas seulement en France, mais aussi dans le monde, c’est pour la qualité de la formation des médecins en Algérie et leur compétence.
Chaque fois, on interpelle les différents ministères sur ce sujet et on nous réplique « vous touchez déjà un salaire en tant qu’enseignant ». Mais ce sont deux choses différentes, d’autant plus que 95 % de notre activité sont des actes de soins à l’hôpital, ce qui rend caduc l’argument que nous touchons déjà un salaire en tant qu’enseignant. Il faut savoir aussi que l’Algérie est classée parmi les derniers pays dans le monde en matière de salaires des praticiens médicaux. Sans parler des pays européens ou des pays du Golfe, il faut savoir que les médecins tunisiens et marocains sont quatre à cinq fois mieux payés que les médecins algériens.
Il faut vraiment que l’Etat prenne conscience que le véritable problème qui motive ces médecins à partir, ce sont les salaires et les conditions de travail difficiles, ajoutez à cela la difficulté de faire des recherches.

Justement quelles sont les difficultés des conditions de travail ?
Tout d’abord, il faut reconnaître que l’Algérie est mieux nantie que certains pays en termes de matériel de soins au niveau des centres hospitalo-universitaires, mais les conditions de travail ne sont pas bonnes. Par exemple, pour les gardes à l’hôpital, on travaille durant 24 heures d’affilée sans garantir un minimum d’accompagnement. Je prends le métier de chirurgien que je connais le mieux, puisque c’est mon métier. On commence une garde de 8 heure du matin jusqu’au lendemain à 8 heures, même une machine tomberait en panne. Un chirurgien qui fait une garde et opère 5 à 7 malades pendant 24 heures, c’est surhumain. De plus, pendant sa garde, s’il y a une urgence, au lieu de faire simplement son métier, le chirurgien passe son temps à courir et utilise son téléphone personnel pour contacter l’ambulancier qui doit transporter le malade ou le radiologue pour avoir une radio nécessaire à l’opération. Ce n’est pas normal, et c’est usant.
En Europe, la garde des chirurgiens commence à 20H, il vient tout frais de chez lui pour assurer sa garde dans de bonnes conditions, avec une équipe compétente et tous les moyens pour travailler et le confort pour que la garde se passe dans de bonnes conditions. Quand il est appelé pour une urgence, il rentre directement au bloc pour faire l’opération sans user son énergie à s’assurer que tout est prêt.
De plus en Algérie, il y a une différence entre les secteurs privé et public. Le coût d’une seule intervention dans le privé, où le chirurgien travaille dans de bonnes conditions, équivaut au salaire mensuel d’un chirurgien qui travaille dans le public et qui enchaîne 5 à 6 opérations par garde et dans des conditions difficiles. Cela explique aussi l’exode du secteur de la santé publique vers le secteur privé.

Quid des conditions dans le domaine de la recherche ?
Dans l’enseignement supérieur, il y a trois catégories de chercheurs, les permanents, les enseignants-chercheurs et les enseignants-chercheurs hospitalo-universitaires.
Nous sommes la seule catégorie qui doit travailler sur trois volets, l’enseignement, la recherche et les actes de soins. Malheureusement, nous sommes submergés par les actes de soins. Ceci en plus des tâches d’enseignement au niveau de la fac et surtout les TD cliniques au niveau de l’hôpital où on apprend aux étudiants à consulter les malades et à opérer.
Lorsqu’un hospitalo-universitaire dépose une demande à un laboratoire de recherche, c’est un véritable parcours de combattant pour constituer le dossier. Une fois que le dossier est validé après des conditions draconiennes, il n’y a pas un centime qui est octroyé à ce laboratoire. On fait des thèses de recherches sans avoir un seul centime de la fac. On doit acheter avec notre propre argent les matériaux et les consommables et là aussi, c’est une aberration.
De plus, lorsqu’on part dans des congrès internationaux, c’est souvent sur nos propres moyens. Techniquement, il y a un seul congrès qui est offert par an par la tutelle, mais le budget reste insuffisant et seulement 10% y ont droit. Et pour ceux qui en bénéficient, la prise en charge est restreinte car elle ne concerne qu’un billet d’avion équivalant à la destination Alger/Paris et entre 400 et 500 euros pour les frais de restauration et d’hébergement durant le séjour. Il faut savoir que l’inscription à un congrès international de médecine coûte entre 800 et 1 000 euros et elle est à notre propre charge. Et pour les billets d’avion, souvent on ajoute de notre poche si le congrès se déroule dans un pays où le prix du billet est plus cher. Certes, on fait des efforts pour assister à ce type de congrès, mais, sincèrement, ce n’est pas tous les enseignants-chercheurs qui ont les moyens de le faire. Par conséquent, on fait avec les moyens du bord pour être à l’affût des nouvelles découvertes dans notre domaine.
Le plus choquant pour nous, c’est que nous avons appris, il y a une semaine, que le ministère de l’Enseignement supérieur veut changer les grilles des concours pour élever le niveau. En tant que syndicat, on a décidé de saisir tous nos confrères pour dénoncer cette grille. C’est aberrant de demander à un médecin qui fait de la santé, et à qui on ne donne aucun moyen, de lui exiger de telles conditions pour les concours.
Quelles sont les raisons de votre rejet de la nouvelle grille de concours pour les enseignants-chercheurs hospitalo-universitaires ?
Tout simplement parce que ce ne sont pas des grilles de progression pour élever le niveau. Le constat est que ce sont des grilles de l’impossible et toute la corporation est contre, car ce sont des grilles pour verrouiller l’accès au concours.
On se demande s’ils sont vraiment sérieux avec l’argumentaire aberrant d’élever le niveau. De plus, l’actualité a démontré que le fait que les 1 200 médecins algériens sur
2 000 candidats ont réussi un concours international, en France, prouve que la formation que nous produisons est de haut niveau. De plus, alors que l’on est submergé par les actes de soins et les cours magistraux, que l’on prépare souvent sur notre temps personnel, on nous demande de publier dans des revues internationales de catégorie A et B. Sachant que là aussi, on a aucun sou de la part de la tutelle en tant que chercheur et qu’il faut un minimum de 3 000 dollars pour publier dans ce type de revue, même si vous êtes le meilleur scientifique au monde. Rien que cette condition est un moyen de verrouiller l’accès au concours.

Quid des revendications du statut particulier des enseignants-chercheurs hospitalo-universitaires ?
Justement, il y a une réunion avec le ministère de l’Enseignement supérieur la semaine prochaine pour présenter nos propositions. Notre principale revendication est la revalorisation des salaires, car ceux que nous percevons actuellement sont obsolètes. Est-ce normal qu’un professeur en médecine, après 25 ans d’études et des dizaines d’années d’expérience, ne peut pas actuellement s’acheter une voiture et encore moins un logement. Dans le monde entier, les professeurs de médecine sont valorisés et n’ont pas ce genre de problème, car ils en ont les moyens. Malheureusement, en Algérie, on est devenu des cas sociaux. Et la situation continue à empirer, on nous demande toujours beaucoup plus et on ne nous donne rien en contrepartie. Il faut mettre des mesures incitatives pour garder nos médecins. C’est-à-dire des salaires pour vivre décemment à la hauteur de toutes les années d’études qu’ils ont faites, un logement décent sans avoir à courir pour avoir de l’aide sociale. Nous avons également alerté plusieurs fois le ministère de la Santé pour hiérarchiser les soins. Le CHU est censé faire de la formation clinique et des soins de haut niveau, mais on est submergé par les soins de tous les jours qui peuvent être pris en charge par des structures de santé de proximité.

L’un des arguments présentés pour expliquer cet exode des médecins algériens est que beaucoup de praticiens ne partent pas en retraite, quel est votre avis à ce sujet ?
Tout d’abord, cet argument n’a pas lieu d’être car cela concerne une catégorie de praticiens et ne peut pas justifier tout le reste. Mais c’est vrai qu’il y a une problématique concernant les départs à la retraite chez les enseignants-chercheurs hospitalo-universitaires. La loi sur la retraite est une loi nationale qui dit que la mise à la retraite est à l’âge de 65 ans et le droit à la retraite est à l’âge de 60 ans.
Mais dans le corps des hospitalo-universitaires pendant des décennies, il n’y a pas eu de mise à la retraite, au point où certains avaient atteint l’âge de 85 ans et continuaient à percevoir leur salaire normalement, alors qu’ils ne travaillaient plus. Nous avons attiré l’attention des deux ministères sur cette situation, notamment pour libérer des postes budgétaires et recruter des jeunes médecins. Ce que nous avons demandé, c’est de déterminer un âge pour la mise à la retraite afin d’avoir une visibilité. Mais, jusqu’à présent, aucun âge n’a été déterminé. L’excuse que l’on nous sort à chaque fois est qu’il y a un manque d’enseignants dans certaines filières.
Pourtant, il y a des solutions, si quelqu’un est indispensable à l’enseignement et que l’on n’arrive pas à le remplacer, on peut le recruter comme enseignant associé, c’est règlementaire. Il est temps de normaliser les choses. Pour le moment, ce n’est toujours pas réglé même si on a eu des échos que les doyens ont eu, dernièrement, comme instruction de mettre en retraite ceux qui ont atteint 75 ans. Ce que l’on demande c’est une mise à la retraite à l’âge de 67 ans comme pour la chefferie de service.

Finalement, quel est votre appel aux autorités concernées ?
Pour les enseignants-chercheurs-hospitalo-universitaires, on voudrait que l’on améliore nos conditions socioprofessionnelles. Tout ce que l’on demande, c’est que l’on nous paye selon notre valeur, que l’on nous donne un minimum de moyens pour faire de la recherche. Nous sommes 4 700 enseignants-chercheurs-hospitalo-universitaires entre maîtres-assistants, maîtres de conférences et professeurs pour tout un pays. On ne comprend pas que pour notre corporation, qui compte moins de 5 000 personnes, aucun effort n’est fait pour améliorer nos conditions socioprofessionnelles. C’est dramatique et malheureux !