Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord, avec la propagation du nouveau variant Omicron, quels sont les dangers de cette nouvelle souche du coronavirus ?
Pr Kamel Djenouhat : Au début de l’apparition du variant Omicron, on avait des déclarations de presse des confrères sud-africains qui soulignent la non-violence de ce nouveau variant. Mais au-delà de ces déclarations, on attendait l’arrivée de ce nouveau variant pour avoir plus de visibilité sur son comportement. Maintenant, on a des données plus ou moins rassurantes. Les récentes études en Chine sur le variant Omicron ont démontré, d’un côté, que c’est un virus qui touche beaucoup les cellules des bronches mais ne descend pas au niveau des alvéoles. D’un autre côté, les récentes études ont montré qu’il se multiplie 70 fois plus que le variant précédent. Cette situation scientifique va donc engendrer deux conséquences. La première, c’est qu’une grande charge virale reste dans les appareils hauts d’où une vitesse de propagation et de transmission exponentielle inimaginable.
La deuxième, c’est qu’il ne s’installe pas au niveau des alvéoles et qu’il ne touche pas la bronchite pulmonaire. C’est ce qui fait sa particularité de ne pas être virulent sur le plan symptomatique, c’est donc probablement un variant qui, avec le temps, je pense dans deux ou trois mois, va écraser le Delta et sera certainement majoritaire dans quelques semaines ou mois à travers le monde. Mais, il faut que les Algériens prennent conscience que le variant actuellement dominant et responsable de cette nouvelle vague est le variant Delta. Contrairement au variant Omicron, le variant Delta est très meurtrier. Il faudrait du temps pour que le variant Omicron devienne dominant et ainsi écraser le Delta. De ce fait, le danger de mort et des formes graves de la maladie Covid est toujours présent et la meilleure manière de se protéger est de se faire vacciner et de respecter les gestes barrières de protection.

Et dans ce contexte, quelle est la situation au niveau des hôpitaux ?
Il faut se rappeler, qu’il y a à peine un mois, on était en service minimum dans les services dédiés à la Covid avec seulement trois à quatre patients par semaine, aujourd’hui, ces services sont complets. On a été obligé d’aller vers l’ouverture d’autres services Covid. Et c’est le cas de la plupart des hôpitaux qui ont enregistré, ces derniers jours, une forte affluence de malades Covid. Il faut savoir que lorsqu’on parle de malades Covid hospitalisés, ce sont des malades qui ont développé des complications, notamment des symptômes respiratoires suite à leur contamination. On hospitalise aussi les malades qui ont des comorbidités, car, s’ils présentent une forme modérée de la maladie, il y a ce fort risque qu’il développe des complications.
On est en pleine quatrième vague, mais on devine très difficilement le moment du pic et surtout de prédire l’intensité de ce pic en termes de nombre de cas par jour. On espère que le nombre de malades hospitalisés soit au maximum entre 400 et 450, pour ne pas revivre le cauchemar de la troisième vague où les structures de santé étaient dépassées.

Est-ce que les structures hospitalières sont préparées à un nombre de malades Covid nécessitant une hospitalisation continue en augmentation ?
Logiquement, les structures hospitalières ont acquis assez d’expérience durant les précédentes vagues pour être prêtes à accueillir les malades. S’il y a des soucis de maintenance des appareils respiratoires ou des réservoirs d’oxygène médical, cela incombe aux gestionnaires des hôpitaux car ils n’ont plus d’excuses cette fois. D’autant plus, qu’aujourd’hui, on doit vivre avec ce virus dont la forme s’est transformée de la forme épidémique à la forme endémique. Du fait que l’on ne sait pas encore combien de temps on devrait cohabiter, quelques mois ou quelques années, la vigilance reste de mise et les gestionnaires doivent anticiper et toujours s’attendre au pire.

Et concernant les professionnels de la santé, est-ce qu’ils sont prêts moralement et physiquement à affronter cette nouvelle vague ?
C’est difficile moralement, parce que de par la nature humaine, psychologiquement parlant, lorsque la période de fin d’année arrive on se prépare à sortir en vacances… surtout que ces deux dernières années ont été épuisantes pour tout le personnel de la santé. Mais lorsqu’on voit une vague arriver en pleine fin d’année, malgré l’épuisement, on n’a pas le choix, nous devons y faire face car nous avons un métier noble qui est celui de sauver des vies.
Concernant les revendications socioprofessionnelles, je pense qu’en moment de crise, il serait plus judicieux de mettre ses revendications de côté, car le devoir de sauver des vies est prioritaire. Ces revendications sont certes légitimes, mais, à mon avis, on n’a pas le droit au chantage avec la vie des Algériens en pleine nouvelle vague de Covid. Même si j’estime que l’un n’exclut pas l’autre.

Quelle est votre appréciation sur la campagne de vaccination en Algérie ?
Sincèrement, la campagne est vraiment timide et même si, depuis quelques jours, on enregistre une faible augmentation des vaccinations, mais cela reste insuffisant. On espère que cette nouvelle vague, qui voit déjà le nombre de malades et de décès augmenter – malheureusement dans quelques jours ce nombre de décès sera encore plus élevé -, va inciter les récalcitrants à se rendre en masse vers les centres de vaccination. Il faut que les Algériens prennent conscience que la meilleure manière de se protéger contre la Covid, et surtout contre le coronavirus, notamment contre le variant Delta qui est très meurtrier, c’est de se faire vacciner et de porter le masque dans les espaces clos.

La vaccination contre la Covid-19 des 12 à 17 ans fait débat en ce moment en Algérie, quel est votre avis sur ce sujet ?
Personnellement, je suis pour la vaccination de cette tranche d’âge et c’est cet avis que j’ai donné au Conseil scientifique qui m’a consulté sur ce sujet bien que je ne sois pas membre. Mais, il faut savoir que ceux qui s’opposent à la vaccination pédiatrique ont comme argument deux points. En premier, que la Covid n’est pas aussi dangereuse chez les enfants qui sont souvent asymptomatiques. Et le second point, même s’ils sont contaminés par les adultes, ils ne transmettent pas l’infection. Par contre, ce qu’oublient ces personnes qui sont contre la vaccination des enfants, c’est qu’avec les variants Delta et Omicron, toutes ces vagues ont commencé en Europe par l’enfant. Les études ont montré que ce sont les enfants qui contaminent les adultes. Et en vaccinant les enfants, d’une part, nous les protégeons et, d’autre part, nous protégeons leurs familles et proches et, par conséquent, on va diminuer le nombre de malades Covid atteints de forme grave hospitalisés.