Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Quelle est votre évaluation de la situation pandémique actuelle de la Covid-19, caractérisée par une flambée des contaminations autour de 600 cas par jour et, parfois plus, avec notamment des consultations et des hospitalisations en nette hausse ces derniers jours ?
Pr Kamel Djenouhat : En réalité, c’est bien plus pour le nombre de contaminations, car on voit maintenant que c’est le variant Omicron qui commence à prédominer. Mais beaucoup de malades présentent des formes modérées de la maladie de la Covid-19. Je qualifierai la situation épidémique actuelle d’inquiétante, car il y a beaucoup de nouveaux cas confirmés, en plus de beaucoup d’autres cas de personnes qui ne font pas de tests et beaucoup d’autres encore qui font des tests antigéniques (qui ne sont pas comptabilisés dans les bilans quotidiens, ndlr). On est donc certains que la situation épidémique réelle par rapport aux chiffres donnés est bien plus élevée que ce que nous sommes en train de voir. C’est ce qui explique qu’on a commencé la partie ascendante exponentielle dans la courbe épidémique.
Depuis deux mois, on a un peu résisté au variant Delta, parce qu’en fin de compte, on avait certes une augmentation, mais elle était linéaire. On a très bien géré la situation, dans le sens où on ne s’est pas retrouvés dépassés dans les structures hospitalières, y compris par rapport aux lits de réanimation.

Vous confirmez donc que la forte tendance haussière est due au variant Omicron ?
Aujourd’hui, avec l’arrivée d’Omicron, on voit que le nombre est en train d’augmenter et on le constate également au niveau des services Covid des hôpitaux et des services de réanimation. Ce qui m’amène à dire qu’il est vrai que la situation est inquiétante, mais je précise aussi qu’elle est toujours maîtrisable. Nous n’avons pas encore de problèmes de lits d’hospitalisation, pour le moment, ils sont toujours disponibles. Le problème qui reste, en revanche, c’est par rapport aux lits de réanimation.

A votre avis, cette situation de tendance haussière va-t-elle encore se poursuivre ?
Maintenant, on est dans une phase ascendante exponentielle. C’est l’Omicron qui a causé cette situation et, à mon avis, il a dû dépasser les 60-70% des cas. A ce rythme, je pense qu’on aura, normalement, à fin janvier, presque 100% de cas Omicron. On est donc en phase ascendante et il se peut que ce variant ne tarde pas à atteindre son pic. J’espère que nous serons en phase descendante en février.

Il est établi qu’Omicron a une très grande vitesse de contagiosité. Qu’en est-il de sa virulence ?
Il a une virulence bien moindre par rapport au Delta et aux autres variants heureusement. Il se présente plus sous une forme pseudo-grippale et ce n’est pas vraiment une forme grave. Mais il faut se méfier, parce que nous savons que le comparatif doit être effectué avec les pays qui ont des infections à 100% Omicron. Et dans ce cas, nous devons parler de l’Afrique du Sud, le pays où est apparu le premier cas de ce variant.
Aujourd’hui, l’Afrique du Sud enregistre entre 100 et 140 décès par jour. Comme ils ont 100% d’Omicron, ces décès sont donc dus à ce variant et non pas au Delta. Ainsi, même s’il est vrai qu’Omicron est bien moins dangereux, il n’empêche qu’il infecte beaucoup de personnes, et parmi les personnes qu’il touche, c’est sûr qu’il y aura beaucoup de sujets vulnérables qui sont, généralement, les sujets âgés avec des comorbidités, comme celles ayant des maladies chroniques, les obèses, etc.

Deux hypothèses sont présentées par les scientifiques à propos de la forte propagation d’Omicron, la première étant que s’il se propage beaucoup parmi la population et finira par engendrer une immunité naturelle. Dans la seconde, il est dit que la forte propagation risque de faire apparaître un nouveau variant car «plus le virus se propage, plus il mute et plus il peut générer un nouveau variant». Qu’en est-il exactement ?
Pour la partie immunité naturelle, je dirai que l’Omicron peut jouer le rôle d’un vaccin naturel et non d’un vaccin artificiel. Avec l’Omicron, je pense qu’il n’y aura plus de réticents, car c’est tout le monde qui va l’attraper, aujourd’hui ou demain. Pour la deuxième hypothèse, je dirai qu’il y a une très faible probabilité. Actuellement, selon la tendance qu’on voit, je pense qu’il y a très peu de chance de générer un autre variant qui se transmette plus que l’Omicron, c’est très difficile.

A quelle vitesse se transmet-il au juste ?
Il se transmet 3,5 fois plus vite que le Delta, mais il pénètre et reste attaché dans la partie supérieure respiratoire, c’est-à-dire dans les bronches de la voie aérienne supérieure, 70 fois plus que le Delta, et descend dans les profondeurs des poumons avec une vitesse 10 fois moindre que le Delta.

Qu’en est-il du nombre de décès rapporté au nombre des contaminations actuelles et aussi comparativement aux décès enregistrés lors de la 3e vague ?
Heureusement que le nombre de décès est, si je puis dire, rassurant, et il ne peut que témoigner que le variant Omicron a pris le dessus sur le Delta. Il est vrai qu’il a déjà atteint 14 décès récemment, mais ce n’est pas comme lors de la 3e vague où il n’y avait pas, par exemple, une personne qui n’a pas eu un mort parmi ses proches ou entendu parler du décès d’un voisin, d’un ami, d’une connaissance, etc. Ce n’est pas la même situation que nous sommes en train de vivre, ce n’est pas la même intensité. Parce qu’avec l’immunité que nous avons acquise par l’infection naturelle et par le vaccin, et c’est beaucoup plus par infection naturelle, nous avons pu résister au Delta. C’est ce qui explique que ce variant n’a pas pu faire une augmentation exponentielle. Avec le Delta, c’était une augmentation linéaire.
S’il n’y avait pas l’Omicron, on aurait pu avoir encore deux ou trois semaines avec le Delta et il aurait fini par disparaître, il ne serait pas resté plus longtemps. C’est l’arrivée d’Omicron qui a un peu chamboulé la situation par rapport aux nouveaux cas, mais, heureusement, qu’il reste quand même symptomatologiquement géré et c’est pour ça que la courbe des décès n’est pas comme celle de l’été dernier.

Les pédiatres s’inquiètent des cas Covid qui sont en train d’augmenter parmi les enfants. Certains estiment qu’il ne faut pas se précipiter quant à leur vaccination car ce n’est pas une urgence, d’autres disent qu’il faut les vacciner. Qu’en pensez-vous ? Que doit-on ou peut-on faire pour protéger les enfants ?
Il faut savoir que maintenant c’est la Covid infantile qui est derrière la Covid adulte. La plupart des adultes ont été contaminés par leurs enfants. En fait, les données ont changé aujourd’hui. Au début, le coronavirus ne touchait pas les enfants et ils étaient contaminés par les adultes, mais là, on assiste à la tendance inverse. Concernant leur vaccination, personnellement, j’étais pour en octobre dernier mais, maintenant, avec l’arrivée d’Omicron, je pense que ce n’est plus la peine de vacciner les enfants. Pour assurer leur protection contre la Covid, il faut rester très vigilant. Il faut que les mesures barrières soient bien respectées dans les établissements scolaires, surtout par rapport au port du masque. D’ailleurs, nous sommes en train de voir que ces mesures sont prises en fonction des responsables de ces établissements. Les écoles où il y a relâchement dans l’application des gestes barrières et autres mesures de prévention se sont transformées en clusters, alors que celles qui ont une administration plus sérieuse tiennent le coup.

La vaccination piétine toujours malgré l’instauration du pass vaccinal. Le taux national n’est que de 30%… Quel est votre commentaire ?
En Algérie, la vaccination n’est pas obligatoire. La décision de l’obligation du pass vaccinal pour l’accès à certains lieux publics n’a été prise que tout récemment, alors que nous, les scientifiques, nous avons dit, il y a plus de six mois, qu’il fallait mettre en place ce pass pour qu’il y ait plus de gens qui soient obligés de se faire vacciner. Sincèrement, on aurait aimé que cette décision soit prise un peu plus tôt, on aurait peut-être eu un taux de vaccination plus important. Mais mieux vaut tard que jamais…
Je reviens à l’Omicron pour dire que ce variant va finir par toucher tout le monde, les personnes vaccinées et celles non vaccinées. Tout le monde sera contaminé et tout le monde va contaminer. Mais les personnes non vaccinées feront des formes beaucoup moins légères et celles vaccinées des formes bien moins graves. Cela pour dire que le rôle de la vaccination reste important dans la prévention des formes sévères de la maladie de la Covid-19.
A cela, bien sûr, ne pas oublier les gestes barrières qui font en sorte que tout le monde ne soit pas atteint en même temps, sinon, dans le cas contraire, on ira vers la saturation des hôpitaux. Il vaut mieux qu’on se contamine progressivement et c’est ça l’utilité des gestes barrières actuellement.