L’Alliance nationale des associations d’aide aux patients atteints de cancer, composée d’une douzaine d’associations de différentes régions du pays, a récemment lancé un appel de détresse au Président de la République Abdelmadjid Tebboune sur la situation désastreuse des malades qui se retrouvent sans traitement suite à des ruptures de stocks et de pannes d’appareils de de radiothérapie. Kamel Bouzid, chef de service d’oncologie au Centre Pierre-et-Marie-Curie (CPMC) de l’hôpital Mustapha-Pacha et président de la Société algérienne d’oncologie médicale, pousse un énième coup de gueule et dénonce dans cet entretien l’aggravation de la situation pour les patients atteints de cancer à cause notamment de problèmes de gestion et de bureaucratie.

Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Vous avez à maintes reprises alerté sur la rupture des médicaments pour le traitement des cancers, qu’en est-il actuellement ?
Pr Kamel Bouzid :
La situation n’a toujours pas évolué. Bien au contraire, cela s’est aggravé. Ce qui est encore plus grave, c’est que les médicaments de base pour le traitement des patients atteints de cancer sont en rupture depuis six mois. Les choses se sont aggravés sur tout le territoire national, notamment à Alger, Tlemcen, Annaba et Oran, où les patients se plaignent de ne pas trouver les médicaments, notamment pour les enfants cancéreux qui sont en grande détresse. En plus de cette rupture grave de médicaments de base pour le traitement des cancéreux, qui perdure au fil des mois, les nouveaux traitements contre le cancer ne sont toujours pas entrés en Algérie, alors que cela fait trois ou quatre ans qu’ils ont été enregistrés. Il s’agit de traitements innovants, notamment l’immunothérapie et quelques thérapies ciblées. C’est pour dire à quel point la situation est grave pour ces malades.

Une douzaine d’associations a dénoncé les délais très longs pour la prise de rendez-vous pour les séances de traitement de radiothérapie qui est devenu un véritable parcours du combattant, quel est votre avis à ce sujet ?
C’est simple, pour vous illustrer la gravité de ces délais interminables, nous sommes début juin 2021 et le seul rendez-vous disponible pour des séances de radiothérapie que j’ai pris pour un patient, c’est au mois de février 2022. Alors qu’en oncologie, plus les patients sont pris rapidement en charge en radiothérapie plus ils ont une chance de guérir. Le temps est crucial dans le traitement des cancéreux. Malheureusement, là aussi, les choses se sont aggravées, car il y a un véritable problème de gestion dans le secteur public.

Que voulez-vous dire par problème de gestion concernant l’organisation des séances de radiothérapie ?
Il faut bien comprendre qu’il y a un grand problème de gestion qui est fait en dépit du bon sens au niveau des structures hospitalières publiques. Il faut savoir qu’il y a une cinquantaine d’appareils de radiothérapie, dont 7 à 10 dans le privé. On se demande pourquoi les appareils du public sont toujours en panne et ceux du privé fonctionnent toujours et ne tombent jamais en panne ? Il y a aussi pire en termes de gestion, la directrice du centre de Draa Ben Khedda, qui a été inauguré il y à peine trois mois par le ministre de la Santé, fait une sélection régionaliste dans l’accueil des patients. Alors que ce nouveau centre a été justement ouvert pour lever la pression sur les autres centres comme le CPMC et le centre de Blida qui sont totalement submergés. Il y a aussi un autre problème de gestion. Lorsqu’on oriente les patients du Centre ou du Nord du pays vers les centres du Sud, en l’occurrence celui d’Adrar, il faut penser aux conditions d’hébergement et de transport de ces malades, sachant que souvent ils n’ont pas les moyens de payer le prix du billet d’avion qui sont très chers et que le trajet par route sur une aussi longue distance est désastreux et inhumain pour un cancéreux. En plus, une fois arrivé à Adrar, il faut que le patient trouve un hébergement et qu’il puisse être nourri et blanchi durant en moyenne une période de quarante-cinq jours, durée du traitement. Comment voulez-vous qu’un malade qui se soigne dans le public puisse faire face à tous ses frais. Il faut également savoir que sur trois appareils fonctionnels dans le centre d’Adrar, deux sont toujours sous emballages. C’est vraiment un problème de gestion dont souffre le secteur.

Selon vous, quelle serait la solution pour régler ce problème de gestion ?
Il faudrait changer complètement la manière de gérer et ne pas donner la gestion à des personnes incompétentes tout simplement. Je répète et j’insiste sur le fait que ce n’est pas normal que dans le public les appareils de radiologie soient toujours en panne et que dans le privé ils soient toujours opérationnels. Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas dans le secteur public. Il faut que les autorités prennent conscience que dans le secteur public, c’est clair que c’est un problème de gestionnaires et d’incompétences.

Et quelle serait la solution, selon vous, pour que les médicaments pour les cancéreux soient disponibles ?
Par rapport à la rupture des médicaments des cancéreux, c’est la Pharmacie centrale des hôpitaux qui centralise les médicaments. Malheureusement, la PCH fonctionne toujours de manière bureaucratique.
Prenons un exemple très simple, en Algérie, il y a des cancers qui sont orphelins, c’est-à-dire qu’il y a seulement trois ou quatre patients sur tout le territoire national. Leurs médicaments sont connus et généralement il y a un seul fournisseur qui les distribue. Mais contre tout bon sens, pour l’acquisition de ce type de médicament, la PCH lance un appel d’offres, avec tout le temps perdu que cela implique, sous prétexte de la lutte contre la corruption. C’est complètement absurde comme démarche. Je pense que la logique pour éviter la récurrence de la rupture de médicaments pour les cancéreux serait de recréer ce qui existait par le passé et a prouvé son efficacité, en l’occurrence l’Office central d’apprivoisement et d’achat pour les médicaments et les réactifs qui est beaucoup plus souple que la PCH.

Est-ce que la pandémie de la Covid-19 a contribué à aggraver la situation des cancéreux en Algérie ?
Sincèrement, je trouve que la pandémie de la Covid-19 a bon dos pour justifier la dégradation flagrante des soins pour les cancéreux. C’est sûr que la pandémie du coronavirus a impacté sur le diagnostic précoce et le dépistage des cancers comme dans le reste du monde. Mais elle ne justifie pas la situation actuelle au point que l’on arrive au désastre dans le traitement des malades en Algérie dont le nombre ne cesse d’augmenter d’année en année.

Quelles sont les statistiques sur l’augmentation du nombre de malades de cancer en Algérie ?
On est en moyenne à 55 000 nouveaux cancers par an en Algérie. Le premier cancer chez la femme, c’est le cancer du sein. Chez l’homme, c’est le cancer colorectal, sachant qu’il est passé en premier, avec en deuxième position le cancer du poumon. Et pour les enfants, il y a en moyenne 1 500 à 2 000 nouveaux cas chaque année en Algérie.

Un dernier mot…
J’insiste sur le fait qu’il y a une réalité amère en Algérie pour les cancéreux. Dans le privé cela marche très bien, mais beaucoup d’Algériens n’ont pas les moyens pour se soigner dans le privé. Dans le public, malgré les ressources humaines et matérielles disponibles, c’est le fait de mauvais gestionnaires. On espère que les choses vont évoluer positivement. Pour cela, il faudrait d’abord placer des gestionnaires compétents afin de rentabiliser les appareils de radiothérapie en mettant le paquet. Ensuite, il faut que la PCH achète les médicaments que demandent les médecins et les rendre rapidement disponibles pour les malades. Il faut que la PCH cesse de raconter des salades en disant qu’elle n’a pas trouvé de fournisseurs ou d’autres excuses sans fondement. On espère vraiment que d’ici la fin de ce mois de juin, les choses seront un peu plus normales, car il y va de la vie des malades et l’enjeu de la santé publique est de sauver le maximum de patients atteints de cancer.