Procédure hors normes, de par le nombre d’accusés, l’horreur et le caractère insensé de l’acte reproché, le jugement des 102 suspects dans le lynchage et l’assassinat, le 11 août 2021, de Djamel Bensmaïl à Larbaâ Nath Irathen (Tizi Ouzou), s’est poursuivi, hier et pour le deuxième jour, au niveau du Tribunal pénal de première instance de Dar El-Beïda.

Par Nadir Kadi
Les auditions des accusés, dont au moins 90 sont en détention provisoire, ont de nouveau été marquées par une stratégie de défense axée sur la minimisation du rôle de chacun, l’invocation d’une présence «fortuite» sur les lieux du drame ou pire encore pour de prétendus tentatives «vaines» de ramener le calme.
Procès qui retient, pour rappel, une série de chefs d’accusation particulièrement lourds, à la fois liée au meurtre de Djamel Bensmaïn, mais aussi à l’appartenance supposée de certains suspect à l’organisation «MAK», classée sur la liste des mouvements terroristes.
La justice a formulé son accusation en retenant la «commission d’actes terroristes et subversifs contre l’Etat, l’unité nationale et la stabilité et le fonctionnement normal des institutions en semant la terreur au sein de la population et en créant un climat d’insécurité en agressant des personnes, en mettant leur vie en danger et en portant atteinte à leurs biens, ainsi que la participation à un homicide volontaire avec préméditation et guet-apens».
Quant aux accusés entendus entre hier et mardi, lors de la première journée d’audience, tous expliquent en substance avoir assisté ou eu connaissance du meurtre, sans pour autant y avoir participé, en rappelant par ailleurs le déroulement des faits dans le contexte des dramatiques incendies de l’été 2021.
En ce sens, l’un des accusés a fait savoir qu’une partie de la foule présente sur la place Abane-Ramdane, lieu du crime, avait suivi le véhicule de police qui transportait Djamel Bensmaïl ; lui-même serait «monté sur le véhicule» au moment où le rassemblement aurait tourné à l’émeute, mais n’aurait pas assisté au meurtre. Un second accusé, réfutant quant à lui la validité de ses premières déclarations faites lors de la garde à vue, a par ailleurs avancé hier qu’il était sur la place publique Abane-Ramdane, mais n’a «pas vu qui a sorti Djamel Bensmaïn du véhicule de police», la justice soupçonnant vraisemblablement une personne arborant un tatouage. Par ailleurs, un autre suspect a encore avancé qu’il était sur place pour «aider la police».
Des versions des faits qui apparaissent pour la plupart peu convaincantes, d’autant qu’elles se heurtent aux éléments matériels mis en avant par l’accusation, notamment des messages SMS, le partage vidéo sur les comptes et réseaux sociaux des suspects ou l’exploitation de photographies que les accusés ont parfois prises eux-mêmes. Toutefois, il est également à noter qu’au moins un des accusés, dans ses réponses au juge, a confirmé avoir «tiré la victime» par ses vêtements, ajoutant qu’il souhaitait «lui venir en aide». En ce sens, cet accusé répondant aux initiales de A. B. précise : «J’ai voulu le sauver (…) Il était à terre, je l’ai tiré par son pantalon.» Il répond plus loin à une question du juge : «Quand je l’ai porté il n’était pas conscient, j’ai dit à la foule “doucement, doucement”». Le même suspect qui nie tout lien avec l’organisation MAK ajoute par ailleurs qu’il était absent lorsque le corps de la victime a été brûlé.
Action de la justice qui devra éclaircir plusieurs questions avant l’annonce des verdicts, il est par ailleurs à noter que le procès reste entouré d’un dispositif spécial. Le tribunal et ses abords ont, en effet, été soumis, dès mardi, à des mesures de sécurité strictes.
La procédure dépasse en effet l’acte criminel «isolé» en mettant en avant les liens de certains suspects avec le terrorisme, retenant contre eux, selon l’APS, des délits de «réception de fonds de l’étranger dans le cadre d’un groupe ou d’une organisation en vue de commettre des actes attentant à la sécurité de l’Etat, à l’unité et à l’intégrité nationales», «exécution d’un plan ourdi à l’intérieur du pays et à l’étranger», «production et diffusion d’enregistrements, d’incitation à un attroupement armé», «incitation à l’usage de la force contre des membres de la force publique dans l’exercice de leurs fonctions» ou encore «incitation au sabotage des biens d’autrui» et «création et administration d’un site internet dédié à l’apologie de programmes, d’idées, d’informations, de dessins ou d’images incitant à la discrimination et à la haine dans la société».<