Ce qu’a dit hier le chef de l’Etat sur le pays et la situation déplorable de son économie est une vérité notoire et publique. Tout le monde sait en effet que l’Algérie ne vit pratiquement que des revenus du sous-sol de Hassi Messaoud et de Hassi R’mel et de quelques autres bassins d’hydrocarbures. Tout le monde n’ignore pas non plus que les entreprises algériennes, publiques et privées, ne sont pas encore au niveau de pouvoir prétendre par leurs performances actuelles à une alternative rapide au pétrole et au gaz. Beaucoup de gens savent également que l’économie nationale n’est pas en situation de développement, qu’elle demeure plutôt « désarticulée » et présente, selon les propres mots du président, les « caractéristiques du sous-développement ». Quand elle existe, l’information économique, a rappelé M. Tebboune, reste souvent narrative et approximativement chiffrée ; que « l’opérateur d’Annaba ne sait pas ce que fait son voisin de Sétif et encore moins celui d’Oran » pour qu’ils se retrouvent tous les trois à fabriquer un même produit ensuite difficile à commercialiser.
Sur l’ivresse du tout-import et les dépendances qu’elle crée depuis des décennies dans les circuits de production et de consommation, le chef de l’Etat nous a encore fait part de l’évidence ! On nous a vendu la fiction de l’industrie automobile avec des ateliers où l’on a assemblé des pièces et « gonflé des pneus » achetés ailleurs. « Tout est CKD-SKD », a-t-il dit à propos de nos faiblesses industrielles et pour démentir tranquillement le récit pas si ancien d’assembleurs assez effrontés pour avancer sans risque d’être désavoués des taux d’intégration supérieurs à 50%.
L’activité de transformation agro-industrielle n’est pas significative, a-t-il objecté face à ceux qui prétendent le contraire ; ses filières ne sont pas en nombre suffisant et toutes n’ont pas le lien nécessaire et vital qu’elles doivent avoir avec l’amont agricole dans certains domaines où celui-ci fait preuve de succès : « On importe des chips alors que la production de la pomme de terre est excédentaire cette année » et aurait dû servir à renforcer cette activité localement, a-t-il soutenu comme exemple avec ceux de la tomate et du jus concentrés…
M. Tebboune a également cité d’autres défaillances comme le retard de numérisation du fisc et ses conséquences d’opacité et inégalitaires sur les contribuables, ces banques qui ne sont encore que des « guichets » ; et l’absence, pour les opérateurs algériens déjà lancés ou tentés par le déploiement dans d’autres pays du continent africain, d’accompagnateur monétaire et financier sur place. Il a regretté la nullité de nos services de logistique et de transports qui nous coûtent 12,5 milliards de dollars, dont 3, 4 milliards de dollars pour les frais de fret maritime ».
Pour résumer toute son intervention, quoi de mieux que cette phrase : « Nous sommes prisonniers de la rente pétrolière et nous passons notre temps à observer la progression des prix qui montent et qui descendent. »

Tout ce dont il a d’ailleurs parlé pendant sa longue allocution se résume par cette bonne formule qu’il a eue sur la dangerosité du tropisme pétrolier dont nous sommes prisonniers, un aveu finalement pas si spectaculaire, puisque tout le monde le sait pour l’avoir déjà maintes fois entendu. Sauf que tout le monde n’est pas président de la République et, quand elle s’exprime, la parole présidentielle a la gravité et l’honneur de l’autorité. Plus que toutes autres, elle a la valeur de l’engagement au plus haut niveau de l’Etat dont le chef ne cherche visiblement pas à mentir, et qui veut s’ouvrir, a-t-il promis, pour un nouveau deal avec les acteurs du champ de l’économie et de l’entreprise afin de relancer la croissance et le développement de l’Algérie. Son discours de vérité, réquisitoire en de nombreux aspects du passé récent et du présent, s’est accompagné, en effet, d’une déclaration d’« orientation » et d’invitation des opérateurs à un nouveau contrat gagnant-gagnant avec la promesse forte de déblayer le terrain aujourd’hui miné par la bureaucratie et la peur de l’initiative dans les grandes et petites administrations.
Faites du business dans un champ d’investissement bientôt libéré, a-t-il assuré aux gens d’affaires et d’argent, à condition que vous créiez de l’emploi et la richesse dont le pays a besoin et de respecter les règles nécessaires à la valorisation de cette richesse au bénéfice de la collectivité nationale. Faites de l’argent, gagnez-en, mais investissez-le, leur a-t-il demandé par des messages d’autant plus forts qu’ils ont été lancés sans agitation ni frénésie.
« Je ne vois aucune objection à la création de compagnies aériennes et de transport maritime, qui est-ce qui empêcherait la création de banques privées et de voir des opérateurs particuliers prendre part à l’exploitation du gisement de Gara Djebilet aux côtés des sociétés nationales et des partenaires étrangers. Ma préférence est de voir le privé national s’associer aux grands projets », a-t-il plaidé dans son offre d’un nouveau deal pour lequel il a promis, pour le remembrement industriel, la facilitation d’importation de pays industrialisés, notamment en Europe, d’unités dont les propriétaires ont été mis en échec par la pandémie et la crise sanitaire mondiales ; en vertu duquel il a même conseillé dans ce qui semble être une orientation en faveur de l’industrie légère les candidats intéressés d’investir dans la création de petites usines et d’éviter les mastodontes qui demandent de gros capitaux, beaucoup de temps et de l’ingénierie lourde pour des marchés déjà occupés par des entreprises et des groupes internationaux difficiles, voire impossibles à concurrencer.
Pour le chef de l’Etat, ce nouveau deal, qu’il a nommé autrement par la promesse d’incitations et de garanties que l’investissement sera facilité et protégé, est d’autant plus historiquement propice à contracter que le pays qui est dans une « situation financière difficile », a besoin de l’effort de tous pour qu’il la surmonte et créer les conditions d’un véritable décollage économique. C’est dans les moments de crise que s’affirme le génie des peuples, dit-on. Il n’empêche que la réussite de ce deal dépendra beaucoup du gouvernement et de sa capacité à gouverner pour bien conduire les dossiers devant le concrétiser sur le terrain. Lors de la toute dernière rencontre avec les walis sur les zones d’ombres, on a surtout vu un Premier ministre agacé par des collectivités locales aux responsables timorés et en retard sur beaucoup de projets annoncés depuis des années.
A suivre, donc.