Sabrina Malek, un nom qui sonne et résonne depuis vendredi dernier dans les cercles proches de l’association RAJ et parmi les activistes du Hirak. Interpellée par des policiers en possession du drapeau amazigh, elle est entendue dans le cadre de la procédure par un officier de la police judiciaire, puis relâchée le jour même, mais convoquée pour comparution devant le juge ce dimanche…

Une quarantaine de personnes entre activistes et sympathisants de l’association RAJ se sont rassemblés rue de la Liberté, derrière l’édifice du tribunal de Sidi M’hamed. Abdelwahab Fersaoui, président de l’association RAJ, est là, un peu inquiet pour sa camarade. Il y a aussi Arezki Challal, coordinateur du collectif des parents de détenus d’opinion. Un représentant du Parti des Travailleurs (PT) Ramdane Taâzibt et des militants du réseau de lutte contre la répression sont également présents. A l’intérieur, un collectif d’avocats parmi lesquels on pouvait reconnaître, entre autres, Me Yamina Allili, Aouïcha Bekhti, Dahbia Saâdoun, Fetta Sadat et M. Bakouri Amirouche. Et il y a Sabrina Malek quelque peu fébrile face à une situation incongrue et à une attente interminable.
Elle s’était présentée la matinée au commissariat de Cavaignac. Dans la peau d’une accusée, acheminée par fourgon de police jusqu’au tribunal de Sidi M’hamed. Un trajet de quelques minutes qui a dû lui paraître une éternité. Passer ensuite par le portillon de service à l’arrière de la bâtisse du tribunal de Sidi M’hamed. Cette porte qui a vu défiler des drames et des complaintes. Des personnalités et des anonymes. Des criminels et des innocents. Et des porteurs de drapeaux…
C’est dans ce même édifice aux murs austères qu’a été prononcée la froide décision de les mettre sous mandat de dépôt. Alors que s’est-il passé dans la tête de Sabrina ce vendredi pour brandir au vu et au su de tous le drapeau amazigh ? Simple bravade ou acte conscient en l’honneur d’une cause juste ? Quelles qu’en soient les motivations, qui sont certainement plus dans l’ordre de la militance que dans un esprit d’inconscience, Sabrina brandissant le drapeau amazigh était un hymne aux détenus d’El Harrach et d’ailleurs. Un pied de nez aux zélés cerbères de la bien-pensance éculée et d’un système obsolescent.
Onze heures passées. La nouvelle libère le cri de joie. Sabrina est libre. Personne n’est en mesure d’expliquer comment cela a bien pu se produire, tellement les choses semblent s’être emballées. Me Aouïcha Bekhti, heureuse, et cela se voit et s’entend, considère que «la décision est éminemment politique. Sabrina n’a même pas eu le temps d’être présentée devant le magistrat que celui-ci a pratiquement rendu une ordonnance de non-lieu. Affaire classée et sans suite.» Cris de joie et chants parmi les présents. M. Bakouri Amirouche, s’adressant à des journalistes et à des blogueurs, fustige le système : «La loi protège le citoyen, mais c’est le système qui le maltraite ! Le cas des porteurs de drapeaux est manifeste. Nous n’avons qu’un seul emblème, c’est notre pays, avec son drapeau et ses symboles, mais nous avons aussi une identité plurielle que personne ne peut nous dénier. Ceci dit, je me pose des questions : pourquoi les interpellations les plus sévères ont-elles lieu à Alger uniquement ? Pourquoi à Béjaïa ou à Tizi, il n’y a pas d’interpellations à propos de drapeaux amazighs ? Il n’y a pas meilleure façon de diviser les Algériens que de telles pratiques ! Personne ne nous donnera de leçon de patriotisme. Nous aimons l’Algérie tous autant que nous sommes : chaouis, mozabites, kabyles, arabes… Tous des Algériens ! Ces interpellations procèdent d’un esprit malsain de division. Aujourd’hui, nous sommes heureux de la libération de Sabrina Malek. Quant au comment et au pourquoi, je laisse cela aux spécialistes du droit pour l’expliquer !»
Beaucoup pensent que «la justice du téléphone» a encore fonctionné. Même quand il s’agit de décisions positives et justes. La thèse de la réponse politique en termes de décision, de libération ou d’incarcération, à des interpellations politiques, tend à se confirmer de plus en plus, comme se confirment aussi la relative «indulgence» des services de police à l’égard des détenteurs de drapeaux amazighs : à Alger, on a noté quelques confiscations de drapeaux, mais sans interpellations. Sauf dans le malencontreux cas de Sabrina Malek. Une interpellation qui n’aurait pas dû aller au-delà de la simple confiscation ? Après le verdict de Annaba, dans le cas de Nadir Ftissi, l’ordonnance de non-lieu pour Sabrina Malek à Alger, ouvre grandes les perspectives d’une libération sans condition imminente, même si dans les faits aucune procédure d’instruction de l’affaire des porteurs de drapeaux n’est enclenchée actuellement ou sur le point de l’être. Souriante et soulagée, Sabrina Malek est libre. Même si son drapeau est resté prisonnier. Entourée de ses amis, mais aussi d’inconnus venus la soutenir, elle entonne avec eux la version «algérienne» de Bella Ciao devant une salle d’El Mouggar en chantier éternel et dont le hall désert, à travers le rideau grillagé, fait écho. Et dans les yeux d’Arezki, le père d’Amokrane Challal, pétille une lueur d’espoir. Peut-être est-ce là, le signe annonciateur de la fin d’un calvaire qui n’a que trop duré pour Amokrane, Leftissi, Bibi, Samira, Oudihat, Aouïssi et tous les porteurs de drapeaux amazighs…