A l’occasion de la journée portes ouvertes au Centre d’études diocésain, à Alger,  un hommage a été rendu à Pierre Claverie, natif du quartier de Bab El Oued, évêque d’Oran de 1981 jusqu’à son assassinat à Oran, le 1er août 1996, à travers l’évocation de son parcours, son choix de rester en Algérie pour promouvoir le vivre ensemble, ainsi que ses prises de position face à l’extrémisme. Pierre Claverie a été proclamé bienheureux le 8 décembre 2018 à Oran.

Bernard Janicot, prêtre et directeur du Centre de documentation économique et sociale d’Oran (CDES) et ami  de Pierre Claverie, a ainsi évoqué lors d’une conférence plusieurs aspects de sa vie, notamment son enfance, son entourage et son travail pour la paix. Il  dira que Pierre Claverie est né le 8 mai 1938 à Alger, dans une famille pied-noir, « très unie, pas spécialement raciste ». Le conférencier explique qu’«à cette époque à Alger, il existe une juxtaposition des communautés française, juive, arabe, sans de véritables rencontres. Pierre avouera plus tard qu’il n’a jamais eu d’amis arabes, ni dans le quartier, où ils étaient peu nombreux, ni au lycée où ils étaient plus nombreux ».
Il cite à ce sujet  Pierre Claverie,  qui avait écrit :   « Nous n’étions pas racistes, seulement indifférents, ignorant la majorité (9/10) des habitants de ce pays. Ils faisaient partie du paysage de nos sorties, du décor de nos rencontres et de nos vies. Ils n’ont jamais été des partenaires.» Précisant : « J’ai pu vivre 20 ans dans ce que j’appelle maintenant une ‘’bulle coloniale’’ sans même voir les autres. Je n’ai jamais réalisé que l’Arabe était aussi mon prochain. » Il faudra attendre que Pierre Claverie quitte le sol natal, d’abord pour des études à Grenoble en 1957, où il milite dans des groupes proches de l’extrême-droite, faisant le coup de main pour saisir dans les églises Témoignage Chrétien, puis surtout son entrée chez les Dominicains pour le Noviciat à Lille, en 1957, puis au Saulchoir, pour évoluer et envisager assez rapidement un retour en Algérie, dans d’autres conditions et surtout avec un autre regard. Il commence alors à apprendre l’arabe et à s’intéresser à l’islam. Il fait là l’apprentissage de la diversité. C’est le temps du « passage», dira-t-il souvent. Il choisit de retourner en Algérie en 1967, pour accompagner ce pays nouvellement indépendant qui cherche à se construire. Passionné, il apprend l’arabe et devient un excellent connaisseur de l’islam. Il dirige à Alger, à partir de 1973, le Centre des Glycines, un institut d’études arabes et islamiques, initialement conçu pour les religieux voulant vivre en Algérie, mais qui attire de nombreux Algériens musulmans désireux de mieux connaître leur culture et surtout d’apprendre l’arabe.

Un homme de paix et du vivre ensemble
Pierre Claverie était l’un des religieux chrétiens qui ont travaillé sur la question du vivre ensemble et du dialogue interreligieux au sein de la société algérienne. Il était pour une « humanité plurielle », « comme evêque, pendant les 15 années qu’il passera à Oran, il aura toujours le souci de rencontrer cette diversité. Il se fera des connaissances, voire des amis, dans toutes ces communautés. Il aura à cœur de faire se rencontrer tout ce monde-là, chaque année dans ces fêtes de Pentecôte, mais aussi dans chacune des communautés, autant que cela était possible… », a soutenu le directeur du CDES, poursuivant que «nous avons besoin les uns des autres pour être complètement nous-mêmes, déployer nos potentialités, mais aussi pour composer ensemble la plénitude de l’humanité », disait Claverie, dans une conférence en Suède en 1991. Pour concrétiser la rencontre et la convivialité dans la société algérienne, Pierre Claverie a encouragé le principe des « plateformes de rencontre », faisant référence aux lieux de cultes chrétiens. « Quoi de plus nécessaire et de plus urgent aujourd’hui que de créer des lieux où l’on apprend à se regarder, à s’accueillir, à collaborer, à mettre en commun les héritages culturels qui font la grandeur de chacun. Le pluralisme est un défi majeur de notre temps… Nos lieux d’habitation sont des plateformes de rencontres où il est important que les Algériens musulmans soient chez eux, aussi bien qu’eux nous accueillent, » écrivait-il en avril 1996.  Lors de son vivant, Claverie a insisté sur l’importance cruciale du dialogue interreligieux, notamment islamo-chrétien. Le conférencier citera les propres mots de Pierre Claverie : «Le dialogue islamo-chrétien commence dans la vie quotidienne, dans les relations de voisinage, de service et d’amitié parfois, qui s’établissent avec le temps et peuvent faire naître un sentiment d’estime et de respect réciproques, non pour une idée de l’Islam». « Dans la relation sociale et professionnelle, des collaborations et des luttes communes pour la liberté, la justice et la paix, pour un monde plus humain, contribuent certainement à renforcer la communication et la communion » était en effet, la pensée de Pierre Claverie. Selon Pierre Claverie, il est plus intéressant, dans une rencontre, de partir non de ce qui nous rapproche, mais justement de ce qui nous fait différents : « Partons de la différence. Je suis ainsi, tu es ainsi, essayons de le découvrir et de nous rapprocher l’un de l’autre. Pour que les bases soient vraiment communes, il faut sortir de l’illusion que les mots recouvrent les mêmes réalités.
Je préfère me dire, a priori, que l’autre est autre. D’ailleurs, s’il est autre, c’est dans une différence ! Je prends acte de cette différence avant d’esquisser une rencontre. » Le religieux qui  a dédié sa vie au vivre ensemble avait également souligné à ce sujet : «Je ne serai jamais l’autre, ni à la place de l’autre, malgré tout mon désir de communier avec lui, de le connaître, de l’aimer, c’est impossible ! Il n’y aura rencontre, coexistence, dialogue, amitié que sur la base d’une différence reconnue, acceptée. Aimer l’autre dans sa différence est la seule possibilité d’aimer. Autrement, nous nous mangeons l’un l’autre.»

Dénonciation de l’enfer de  l’extrémisme 
Lors de cette conférence, Bernard Janicot,  a également mis en exergue le fait que Pierre Claverie avait dénoncé l’extrémisme islamiste à travers ses écrits. Il illustre ces propos en rappelant qu’en novembre 1995, après l’assassinat de Sœur Odette, Pierre Claverie avait écrit : « Bravo ! Les héroïques combattants de la justice ont encore frappé… Bravo ! A vous qui avez choisi ce genre de guerre que vous appelez Djihad, guerre sainte contre les ennemis de Dieu… Bravo ! A vous les chefs politiques et les courageux émirs qui avez élaboré programmes et stratégies pour abattre le tyran et faire advenir la cité idéale… » En affirmant haut et fort que l’« on ne peut défendre une cause juste avec des moyens sales… Céder à cet engrenage, c’est préparer des lendemains d’enfer». Il avait aussi écrit en mai 94, après la mort d’Henri Vergès, et de Sœur Paul-Hélène Saint-Raymond : « Pourquoi ? », et il commençait ainsi : « Nous savions bien que certains nous considéraient comme des êtres dangereux et néfastes, séquelles d’un passé colonial, ennemis irréductibles de l’Islam… Nous continuions à croire cependant que la confiance et l’amitié de si nombreux Algériens nous servaient de rempart… » Enchaînant que «ceux qui les ont tués les considéraient comme des ennemis de l’islam. Leur Islam est-il si fragile qu’ils aient peur d’un homme de 65 ans, d’une femme de 67 ans ? Et quelle abominable lâcheté chez ces tueurs de l’ombre ! Que l’on me prenne pour cible, je le comprendrais : évêque, je représente peut-être aux yeux de certains une institution honnie ou dangereuse». Pierre Claverie est mort le 1er août 1996, lors de l’explosion d’une bombe, -probablement télécommandée-, à l’entrée de l’Evêché, à l’instant où il rentre, ne lui laissant aucune chance, ni à Mohamed Bouchikhi, son ami.
En 2007, un dossier en vue de sa béatification a été ouvert pour le diocèse d’Alger, celui d’Oran ne comportant pas assez de prêtres pour l’audition des témoins et l’élaboration du dossier. Ce dossier diocésain est ensuite transmis à Rome, où il est reconnu martyr en janvier 2018.  Pierre Claverie est béatifié le 8 décembre 2018 à Oran, en même temps que les dix-huit autres martyrs d’Algérie officiellement appelés « Monseigneur Pierre Claverie et ses dix-huit compagnons », au cours d’une cérémonie rappelant la volonté de dialogue entre chrétiens et musulmans, le désir commun de paix, et associant le souvenir de toutes les victimes.