Par Khaled Remouche
Plus de 500 milliards de dinars ont été mis sur la table par l’Etat pour protéger le pouvoir d’achat et assurer un revenu minimum pour environ 1 million de sans-emploi. Au moins 6 millions de personnes sont touchées par l’augmentation des salaires via la révision du point indiciaire (220 milliards de dinars pour 2,7 millions de fonctionnaires), l’institution de l’allocation chômage (145 milliards de dinars) et la revalorisation des pensions de retraite récemment décidées. Et un manque à gagner de 180 milliards de dinars pour le Trésor public, du fait de la baisse de l’impôt sur le revenu global.
Un effort important, donc, selon l’Exécutif qui affirme défendre, non sans arguments, une politique sociale courageuse au vu du contexte économique incertain dans lequel se trouve le pays. Un geste insuffisant, selon les syndicats et les partenaires sociaux, qui brandissent à juste titre également la forte inadéquation des revenus des ménages, le glissement vers le bas de la valeur du dinar et la réalité des prix à la consommation soumise à une poussée inflationniste jamais observée auparavant.
Dans les faits, l’effort social de l’Etat n’est certainement pas une fiction. Il correspond à une logique de rattrapage derrière laquelle il n’a cessé de courir depuis l’été 2014 et la chute brutale du prix du baril et ses conséquences de détérioration du pouvoir d’achat. Un phénomène qui s’est aggravé sous l’effet économique destructeur de la crise sanitaire en 2020 et 2021 : une séquence dont on n’est pas encore totalement sorti en raison de la sévérité de ses conséquences et durant laquelle des centaines d’entreprises ont peiné à verser les salaires de leurs employés. Mais le rattrapage en question n’a été rendu possible que grâce à la hausse actuelle des cours énergétiques conséquemment aux bouleversements géopolitiques en cours en Europe orientale et à un prix du baril du brut pétrole situé en moyenne autour des 100 dollars le baril. Il faut, donc, espérer que cette évolution générée par la guerre en Ukraine continue de produire la même dynamique au sein des marchés énergétiques et des hydrocarbures en particulier. Car, dans un scénario baissier des prix des hydrocarbures, la politique sociale décidée aujourd’hui au plus haut niveau de l’Etat – qui nécessite l’allocation de gros et forts montants budgétaires pour un impact pourtant considéré comme modeste- risque de ne pas être soutenable sur la durée. Elle pourrait l’être si d’autres alternatives financières à la dépense budgétaire sont mises en œuvre, comme annoncé il y a quelques mois par le gouvernement dans son plan d’action : à savoir la mobilisation effective de l’argent de l’informel, de l’investissement direct étranger (IDE), la mise en route du partenariat public-privé, notamment dans les infrastructures, la production électrique et les énergies renouvelables, et la mobilisation par des mesures incitatives de l’argent de la diaspora.
Selon l’économiste Rachid Sekak, ces alternatives sont inévitables et doivent être assumées rapidement. La politique sociale actuellement menée suivant la disponibilité de la ressource générée par les recettes des hydrocarbures, a son revers, prévient-il déjà. Elle est inflationniste en l’absence de contrepartie productive et dans un contexte de marché intérieur désorganisé, explique-t-il. Si certaines des actions prises par l’Exécutif pour soulager le porte-monnaie du consommateur lambda sont justifiées, il y a un risque à en faire une règle.
Une politique sociale durable, disent d’autres économistes, n’est garantie dans le temps que par la solidité de l’économie nationale, dont les indicateurs sont notamment la diversification de l’économie, le développement significatif des exportations hors hydrocarbures, et la mise en place d’un outil productif intégrateur d’industrie et se substituant en partie raisonnable aux importations. Autres marqueurs de cette bonne santé économique, la mobilisation de ressources financières extra budgétaires importantes, la confiance des entrepreneurs et des investisseurs en notre système financier et bancaire.