Au moins 128 civils «sans distinction d’âge» sont morts dans l’attaque qui s’est produite dans la nuit du 4 au 5 juin dans la localité burkinabée de Solhan, province du Yagha, dans la zone dite des «des trois frontières» entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ce bilan, encore provisoire, est le plus lourd jamais enregistré depuis 2015. Il porte la marque de groupes djihadistes et s’ajoute aux 11 personnes tuées jeudi dans le Nord-Est du Mali dans des circonstances non encore élucidées. Il confirme le défi géopolitique et sécuritaire que représente le Sahel pour les Etats de la région et pour l’Algérie.

Par Anis Remane
Il s’agit d’un inventaire macabre qui rappelle une nouvelle fois la présence meurtrière active des groupes djihadistes affiliés aux différentes franchises islamo-terroristes dans cette zone du Sahel et la menace permanente qu’ils font peser sur la sécurité des populations locales, au défi des Etats concernés et de leurs forces armées.
Selon les témoignages recueillis par les correspondants des agences de presse, les assaillants ont incendié les habitations et le marché du village avant de disparaitre dans la nature. Un deuil national de 72 heures, à compter du 5 juin à 00H00 au lundi 7 juin à 23H59, a été décrété par le président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, qui a dénoncé une «attaque barbare» et «ignoble».
L’assaut qui été signalé aux environs de 002H00 (locales et GMT), a, selon ces témoignages, «d’abord visé le poste des Volontaires pour la défense de la Patrie», les VDP, des supplétifs civils de l’armée créés en décembre 2019 dans le cadre de la lutte antiterroriste, et «les assaillants ont ensuite visité les concessions (maisons) et procédé à des exécutions».
Hommes, femmes et enfants y ont péri dans cette attaque qui succède à une autre, menée tard vendredi soir, sur un village de la même région, Tadaryat, au cours de laquelle au moins 14 personnes, dont un supplétif civil, ont été tuées. Les 17 et 18 mai, quinze villageois et un soldat avaient déjà été tués lors de deux assauts contre un village et une patrouille dans le Nord-Est du pays, selon le gouverneur de la région burkinabè du Sahel. Derrière cette terreur massive, des groupes se revendiquant aussi bien de l’Etat islamique que d’Al Qaida pour ne citer que les sigles génériques et dont l’activité terroriste fait payer le prix fort aux civils. Depuis 2015, les violences djihadistes ont fait plus de 1400 morts et déplacé plus d’un million de personnes. Depuis le 5 mai, face à la recrudescence des attaques, les forces armées du Burkina ont lancé une opération d’envergure dans les régions du Nord et du Sahel. Mais elles peinent à venir à bout d’un ennemi qui pratique la guerre asymétrique, massacrant puis fuyant dans le désert avant de revenir pour de nouveaux assauts.
Au Mali voisin, pays crucial pour la stabilité du Sahel, sur lequel le chef de l’Etat s’est exprimé dans son dernier entretien à l’hebdomadaire parisien Le Point, qui représente pour l’Algérie un enjeu géopolitique et sécuritaire de premier ordre, ce sont au moins 11 membres d’une communauté touareg qui ont été tués jeudi par des assaillants non identifiés près de Ménaka, dans le Nord-Est du pays. Selon son communiqué, «la Plateforme des Mouvements du 14 juin 2014 d’Alger a appris l’assassinat lâche de 11 civils de la communauté ibogholitane à Agharangabo (Ménaka) par des individus armés non identifiés». Cette coalition, qui diffuse une liste de 11 victimes supposées, indique que «ces paisibles civils ont été exécutés le 3 juin 2021 et leurs bétails emportés». «Ce sont des exécutions sommaires de 11 civils par des hommes armés non identifiés. Ça s’est passé jeudi au cours de trois attaques contre les civils dans cette zone», a dit à l’AFP un élu de la région ayant requis l’anonymat pour des raisons de sécurité.
L’attaque intervient alors que la situation politique au Mali s’est gravement embrouillée depuis que le colonel Assimi Goïta a démis de ses fonctions le gouvernement de transition, le 24 mai dernier, et pris directement le pouvoir, provoquant sur le plan sécuritaire en place la décision de la France de suspendre jeudi soir ses opérations militaires du dispositif Barkhane.

Volatilité du climat politique et sécuritaire au Mali
Vendredi, Choguel Kokalla Maïga, pressenti pour devenir le Premier ministre de la transition malienne, a assuré que son pays tiendrait ses engagements internationaux mais des incertitudes demeurent sur la capacité des militaires au pouvoir à maintenir la cohésion nécessaire à la question sécuritaire et de la lutte contre la menace terroriste dans le pays. Il n’est pas sûr non plus que le pouvoir militaire à Bamako tienne sa promesse d’organiser des élections en février 2022 en vue d’un retour des civils au pouvoir, ce qui ajouterait à la volatilité du climat politique et sécuritaire au Mali dans l’ensemble sahélien.
Les sources de l’insécurité dans la région sont multiformes : conflits intercommunautaires, rivalités entre groupes armés et attaques crapuleuses. Ils mobilisent l’attention de l’Algérie qui reste plus que jamais convaincue du danger d’un embouteillage sécuritaire international dans cet espace représentant un défi sécuritaire et géopolitique certain pour la sécurité de notre pays.
Dans le récent entretien avec l’hebdomadaire parisien Le Point, jeudi 3 juin, le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune a estimé que la force du G5 Sahel, cadre politico-militaire créé à l’initiative de Paris pour «contrer le Cemoc», qui était d’initiative algérienne, n’a pas les moyens de lutter contre le terrorisme dans la région sahélo-saharienne. Dans le Sahel, a déclaré le président Tebboune, certains s’opposent aux avancées de l’Algérie, essentiellement sur le dossier malien. «Pour nous, il existe une volonté de saboter les accords d’Alger», a accusé Tebboune. «Je crois aussi que le G5 ou Barkhane sont des solutions partielles. Le Sahel est composé de pays que l’Algérie a l’obligation d’aider dans la reconstruction de leurs États. Il ne s’agit pas uniquement d’un programme de lutte antiterroriste», a-t-il souligné. Certainement, mais ça sera lourd à assumer au vu de l’ampleur des difficultés dans ce périmètre voisin.

Principales attaques jihadistes au Burkina depuis 2015

La nouvelle attaque qui a fait une centaine de morts au Burkina Faso dans la nuit de vendredi à samedi est la plus meurtrière depuis 2015, année qui a marqué le début d’une multiplication des violences jihadistes dans le pays.

2016 : la capitale frappée
Le 15 janvier 2016, 30 personnes, majoritairement des Occidentaux, sont tuées et 71 blessées lors d’un raid jihadiste contre l’hôtel Splendid et le restaurant Cappuccino à Ouagadougou. L’attentat, premier de ce type dans le pays, est revendiqué par le groupe jihadiste Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), qui l’attribue au groupe Al-Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar.

2018 : état-major et ambassade de France visées
Le 2 mars 2018, des attaques simultanées visent l’état-major des armées burkinabè, en plein centre-ville, et l’ambassade de France. Huit militaires sont tués et 85 personnes blessées.
L’attentat est revendiqué par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaïda. Pour la première fois, les assaillants ont utilisé une voiture piégée.

2019 : bases militaires et mine d’or
Le 19 août 2019, 24 soldats sont tués dans l’attaque d’une base militaire à Koutougou (Nord), près du Mali. Le 6 novembre, au moins 38 personnes sont tuées et 63 blessées dans l’attaque d’un convoi transportant des employés de la mine d’or de Boungo, exploitée par une société canadienne dans l’Est. Le 24 décembre 2019, 200 individus lourdement armés attaquent la base militaire et la ville d’Arbinda, près de la frontière malienne.
L’attaque jihadiste fait 42 morts, 35 civils et sept militaires.

2020 : massacre du village de Silgadji
Le 25 janvier 2020, un massacre fait 39 morts sur un marché du village de Silgadji (Nord), où des hommes sont exécutés après avoir été séparés des femmes. Ce massacre intervient moins d’une semaine après l’attaque des villages de Nagraogo et Alamou (province de Sanmatenga), où les assaillants ont tué 36 civils.

2021 : journalistes européens et civils
Le 26 avril 2021, deux journalistes espagnols et le patron irlandais d’une ONG sont exécutés alors qu’ils se trouvaient avec une patrouille antibraconnage attaquée dans l’Est. Le 3 mai, au moins 25 civils sont tués dans l’attaque du village de Kodyel, dans la commune de Foutouri (Est). Dans la nuit du 4 au 5 juin, une centaine de civils sont tués à Solhan (Nord) par des jihadistes présumés, lors de l’attaque la plus meurtrière depuis 2015.