Vivre avec la nature suppose de la considérer comme indépendante des besoins humains, raison pour laquelle l’humanité doit cesser de considérer la nature comme une source de profit à court terme et se baser sur des «valeurs» liant son bien-être à l’état de notre planète, a alerté l’Organisation des Nations unies (ONU) dans un rapport publié hier et adopté lors d’une réunion de 139 pays à Bonn.

Un tel changement est indispensable car sans cela, les objectifs de développement durable et de réduction des inégalités dans le monde resteront des vœux pieux, ont souligné les experts biodiversité de l’ONU, l’IPBES, dans le volume consacré aux «valeurs et évaluation de la nature». Dans une déclaration à l’AFP, Unai Pascual, économiste de l’environnement à l’université de Berne et coprésident de la session de l’IPBES a affirmé que «la manière dont nous appréhendons le développement économique est au cœur de la crise de la biodiversité» et le texte «vise à intégrer différents types de valeurs dans les décisions». Le texte est publié trois jours après un autre rapport de l’IPBES avertissant que la surexploitation d’espèces sauvages menace le bien-être de milliards d’êtres humains. Ces deux rapports seront soumis à discussion à la COP15 biodiversité, en décembre à Montréal, qui doit fixer un cadre pour protéger la nature et ses ressources au niveau mondial à horizon 2050.
Plus de 13.000 études scientifiques sur la destruction des écosystèmes et ses raisons et les valeurs alternatives qui pourraient favoriser leur durabilité ont été analysées par 80 experts, démontrant ainsi que l’humain est la principale cause de cette crise du vivant qui s’imbrique étroitement avec le dérèglement climatique, selon la même source, qui relève que depuis 1950, l’espérance de vie moyenne a quasiment doublé, alors que la richesse par tête (au sens PIB) a été multipliée par cinq.

«Au moins six des neuf limites planétaires sont dépassées»

«La nature est ce qui nous permet de vivre. Elle nous fournit nourriture, soins, matières premières, oxygène, régulation climatique et bien plus encore», a relevé la responsable du programme environnement de l’ONU, Inger Andersen. Mais la Terre a des contraintes physiques et «au moins six des neuf limites planétaires» – seuils que l’humanité ne devrait pas dépasser pour préserver les conditions favorables dans lesquelles elle a pu se développer – sont déjà dépassées. Deux précédents rapports de l’ONU, sur le changement climatique en 2019 et la biodiversité en 2019, avaient déjà conclu que seule une transformation en profondeur de notre façon de produire, distribuer et consommer pouvait permettre de redresser la barre. Une tâche quasi-impossible si l’humanité ne change pas sa façon de voir et évaluer la nature, ont averti les experts de l’IPBES, qui mettent en cause «la perception majoritaire», selon laquelle «la durabilité ne peut être atteinte qu’aux dépens du bien-être humain, alors que le bon état futur de nos sociétés nécessite une nature en bonne santé, capable de se régénérer». Le rapport de l’ONU classe en quatre grandes catégories, pouvant se combiner, les «valeurs» humaines face à la nature, qui peuvent se résumer en vivre «de», «avec», «dans» et «comme» son environnement. L’humain vit «de» la nature s’il se concentre sur l’exploitation des ressources pour alimenter sa croissance et son train de vie. C’est la vision dominante, qui a récemment conduit certains à vouloir mettre un prix sur les «services rendus» par les écosystèmes (CO2 séquestré par les forêts par exemple). Vivre «avec» la nature suppose de la considérer comme indépendante des besoins humains. L’objectif affiché de placer sous statut d’aires protégées 30% des surfaces du globe entre notamment dans cette catégorie, tout en rejoignant la première en ce qu’elle permet par exemple de maintenir les stocks de poissons grâce aux zones sans pêche. Pour les sociétés, notamment autochtones, qui vivent «dans» la nature, l’environnement fait partie de leur identité et de leur culture, une union poussée encore plus loin pour ceux qui vivent «comme» la nature. Les grands projets, notamment d’infrastructures comme le Grand barrage de la Renaissance que l’Ehiopie a construit sur le Nil-Bleu ou le projet de «Train Maya» dans la péninsule mexicaine du Yucatan, devraient notamment être décidés en prenant en compte toutes ces «valeurs», et pas seulement les coûts/bénéfices, selon le rapport. A ce titre, le texte qui sera en négociation lors de la conférence de Montréal pourrait «changer les choses» espèrent des membres de l’IPBES, qui évoquent des divergences à l’heure actuelle.