A la fois artistique et humaine, avec de potentielles utilités urbaines, l’initiative interpelle l’histoire culturelle de l’Algérie et renforce une dynamique créative.

Par Ameziane Ferhani et Maya Issad
C’est Bou-Saâda qui a été choisie pour accueillir la troisième résidence euro-algérienne de photographes, Regards croisés[1]. Après ses premières escales à Alger (2010) et Constantine (2014), l’équipée artistique reprend enfin. Comme ceux et celles qui les ont précédés, les photographes qui participeront à cette prochaine édition devraient trouver là, et de manière généreuse, de quoi nourrir l’originalité et la pertinence de leur art.
Organisés par la Délégation de l’Union européenne à Alger, en partenariat avec des institutions culturelles nationales, ces Regards croisés s’appuient sur une formule non seulement mécène et logistique, mais aussi fortement humaine. De plus, ils interpellent dans leur démarche le champ historique de la discipline.

LES RESTES D’UN CHOC
En effet, entrée dans les bagages de la colonisation, la photographie a été vécue en Algérie comme une agression. Ses procédés alors révolutionnaires perturbent déjà les populations européennes. Dans un contexte d’occupation, le choc est bien plus profond. Très vite arrivée en Algérie –premier daguerréotype en 1840, soit dix ans après la prise d’Alger –, la photo sera l’apanage des Européens. Plusieurs d’entre eux ouvrent des studios. La presse française envoie des reporters-photo puisque la résistance hors d’Alger se poursuit. En 1861, le ministère de la Guerre forme des officiers à la photo. Elle devient un outil militaire pour acter et glorifier la conquête. Plus tard, elle sert à l’identification des insurgés. Et, tandis que les colons découvrent en tant que sujets, un usage paisible de la photo, les Algériens sont quasiment envisagés en objets par des appareils qui les effrayaient d’autant que certaines interprétations religieuses interdisent la représentation humaine. En outre, la photographie imite la peinture orientaliste souvent porteuse d’un rabaissement, voire d’une humiliation, de l’Autre. On ne mesure pas toujours l’impact de cette violence symbolique.
Quelques Algériens s’initient pourtant à cette technique. Durant la guerre, elle sert, avec le film, à la lutte anticoloniale. A l’indépendance, elle est en quelque sorte apprivoisée dans des circonstances familiales, amicales ou sociales, par exemple, dans les tractations matrimoniales pour que les futurs conjoints puissent se voir. Ces évolutions, d’abord urbaines, pénètrent le tissu rural. La phobie recule aussi avec l’essor des médias et l’apparition de pionniers de la photo d’art. Mais elle persiste, comme nous l’affirme Rachid Sidi Boumedine, sociologue urbain : «La photo est bien acceptée dans des limites d’intimité définies, notamment des espaces privés, domiciles ou salles de fêtes aux convives connus par parentèles, voisinages…Mais, dehors, la prise de vue, surtout incluant des personnes, est généralement mal vécue. Il y a là, au premier degré, de lointains mécanismes de pudeur liés aux traditions mais aussi le rejet de nos aïeux confrontés au regard colonial intrusif et péjoratif qui les ‘dénudait’ symboliquement. Certes de moindre manière, cela s’est perpétué de nos jours».
De fait, alors que les mobiles se sont répandus (90 % de la population)[2] avec leur facilité inouïe de prise de vues fixes ou animées, la réticence est demeurée à l’égard des appareils à boîtiers et objectifs, privilégiés par la photo d’art. Informaticien et photographe amateur, Sid-Ali, 34 ans, explique ce paradoxe : «Je prends rarement mon boîtier, j’utilise mon mobile qui est hyper-performant techniquement mais limité artistiquement, surtout pour le ressenti de la prise de vue… Car dès que les gens voient un boîtier, mêmes les jeunes, ils se méfient, s’opposent parfois… Ils acceptent mieux les Smartphone, peut-être parce qu’ils en ont un aussi et que je peux éventuellement partager la photo avec eux. Ils réagissent différemment selon le type d’appareil».

UNE AVENTURE ARTISTIQUE
En réunissant des photographes algériens et européens durant la même période et dans le même espace, le projet Regards croisés contribue au processus d’appropriation de la photographie d’art entamé dans la société algérienne. Elle rend moins «étrangers» à la fois cet art et ses pratiquants, natifs du pays ou venus d’ailleurs.
Pour l’édition d’Alger, 18 photographes ont été retenus et 21 pour celle de Constantine. Issus de la photo d’art, du photojournalisme ou de l’art contemporain, leur diversité se confirmait aussi dans les âges, les expériences et la notoriété. Aux côtés des 10 participants algériens de chaque édition, leurs pairs d’Europe, venus de 14 pays (Allemagne, Autriche, Belgique, Croatie, Espagne, France, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Roumanie, Royaume-Uni, Suède), illustraient également la diversité de ce continent, de la Méditerranée à la Scandinavie. Autre facteur de diversité, celui des genres puisque l’initiative a vu la participation de plusieurs femmes photographes.
Regards croisés a mis en œuvre toutes les vertus d’un brassage culturel bien compris, soit respectueux de la liberté des créateurs comme de la personnalité du sujet commun. Au final, les photos produites sont considérées par l’originalité du regard et la qualité esthétique. La nationalité de leurs auteurs, impossible à déterminer au seul regard de l’œuvre, devient superflue. Au retour de leurs déambulations, les participants ont bénéficié dans les résidences d’un cadre d’échanges stimulant au plan artistique, technique et humain. Des contacts se sont noués entre eux, dont certains se poursuivent encore.
L’initiative de la Délégation de l’Union européenne s’est appuyée sur un dispositif professionnel : campagne de communication, direction artistique, jury polyvalent, édition d’un beau livre, expositions… L’effort engagé a renforcé la photo d’art en Algérie laquelle, par ailleurs, a franchi quelques étapes encourageantes : multiplication des créateurs, expositions dans des galeries ou salons, dont le Festival national de la photo (interrompu, le Mama d’Alger étant fermé pour travaux), éditions, ventes directes ou en ligne…
Dans cet élan encore fragile et inconstant, suspendu de plus par la pandémie, un événement tel que Regards croisés, bien qu’il n’ait connu jusque-là que deux éditions, apparaît comme un repère pour une discipline dont la visibilité reste un enjeu pour avoir été longtemps réduite à ses fonctions utilitaires. «Où peut-on voir des photos ? En dehors des journaux, en n’en voit presque pas», s’interrogeait le journaliste Abdelkrim Djilali, organisateur du premier Panorama de la photographie algérienne (2005, non renouvelé). Les réseaux numériques ont depuis changé la donne. Les photos y occupent une place importante en tant que messages liés aux évolutions et évènements sociaux, témoignages du quotidien, reflet d’aspirations et de revendications, expressions d’idées, de critiques et d’espoirs. La photo d’art trouve place dans ce bouillonnement socioculturel auquel elle n’est pas indifférente, loin de là, mais de manière distincte, soit créative. 

UN TRIPLE TREMPLIN
Regards croisés a pu s’établir ainsi comme tremplin à la fois de la discipline et de ses participants, en particulier pour les plus jeunes dont certains ont vu leur vocation boostée, gagnant en affirmation et en notoriété, sollicités par des galeries ou des éditeurs. C’est aussi un tremplin pour les villes photographiées. Les deux albums d’art issus des résidences d’Alger et de Constantine ont été accompagnés d’expositions dans les villes-résidences mais également ailleurs en Algérie et à l’étranger. Celle de Bruxelles en 2012, au Parlement européen, pour le cinquantenaire de l’Indépendance algérienne, a constitué un point d’orgue de cette itinérance.
Le résultat artistique s’est avéré étonnant. La limitation des résidences à quelques jours a secoué la créativité. Comment saisir en peu de temps l’essence d’une ville, surtout aussi vaste qu’Alger (environ 4 millions habitants.) ou Constantine (près de 500 000)[3] ? Ceci en évitant de glisser vers le reportage ou de céder aux stéréotypes. Dans ce dialogue entre l’art et une cité –les natifs n’étant pas privilégiés, car peut-être exposés aux habitudes–, les résidents ont su relever le défi. L’ensemble des œuvres parvient à esquisser l’âme des villes et leurs énergies. Il ne s’agissait pas d’être exhaustif (qui pourrait l’être dans ce cas ?) mais expressif. D’apporter un autre angle de vue du connu ou de déceler de l’inconnu. De mêler le bâti, patrimonial ou nouveau, au théâtre de la vie quotidienne avec les habitants comme personnages d’un roman visuel actuel où transparaissent leurs difficultés autant que leurs volontés, de même que des valeurs du vivre-ensemble entre solidarité et citoyenneté. En somme, l’énorme creuset où l’histoire et la vie font d’une ville une Cité qui, selon Aristote, «existe pour permettre de bien vivre».
Ils seront 10 à Bou-Saâda, 5 Algérien(ne)s et 5 Européen(ne)s, professionnels ou amateurs. Leur travail pourrait-il réhabiliter l’attraction visuelle de la ville, vitale pour sa vocation touristique, et relancer son hospitalité cinématographique ? L’image d’un territoire constitue aujourd’hui une énorme valeur ajoutée au plan socio-économique. Ce qui est sûr, c’est que les talents réunis rendront plus visibles et sensibles des lieux d’une grande profondeur historique dont attestent des gravures rupestres du néolithique dans la région. Entre légende et réalité, passé et présent, nature et culture, beauté et vérité, adversité et réussite, permanence et mutation, une belle aventure s’ouvre à ces 10 à la lisière du Sahara algérien et au contact de la jeunesse de l’oasis, assoiffée d’images et du désir de s’affirmer, comme partout en Algérie.
 
[1]. L’appel à participation de la Délégation de l’UE a fixé la date limite d’envoi au 27 septembre 2021. La résidence aura lieu probablement en fin d’année.
[2]. Chiffre du ministère de la Poste et des Télécommunications en Conseil du Gouvernement du 16/10/21.
[3]. Projections de l’Office national des statistiques en attendant le recensement général annoncé en 2022 par le Gouvernement (APS – 26/09/21).

Le défi d’une oasis de lumière

A 300 kilomètres d’Alger, à l’orée du Sahara, Bou-Saâda la Cité du Bonheur  s’est affirmée, selon sa légende, au XVe siècle en Europe quand les habitants d’un quartier de Cordoue, fuyant l’Inquisition, auraient juré de se retrouver. Elle peut illustrer ainsi la profondeur des relations entre la Méditerranée et le Sahara révélées par l’historien Fernand Braudel.
La lumière de l’oasis attire les peintres orientalistes. Etienne-Nasreddine Dinet (1861-1929) y a vécu et y a embrassé l’Islam. Sa demeure est devenue un musée consacré à sa vie et son œuvre. D’autres peintres y ont vécu, tels Maxime Noiret (1862-1927) et Edouard Verschaffelt (1874-1955) qui y est enterré. Ou encore l’Américaine Anita Mabrook de 1931 à 1935. Selon l’historienne Barkahoum Ferhati, son exposition de retour à New-York aurait suscité la réputation de l’oasis aux Etats-Unis.
Déclarée «impropre à la colonisation», Bou Saâda avait gardé son ancien cachet. Un documentaire en 1923 inaugure sa vocation cinématographique liée à un tourisme alors prospère. Ses décors attirent plusieurs productions, dont Tartarin de Tarascon (1934) de Raymond Bertrand. Le grand réalisateur hollywoodien, Cecil B. DeMille, y réalise Samson et Dalila (1948). Le Britannique Jack Lee, auteur des fameux Le Pont de la rivière Kwaï et Docteur Jivago, y tourne The South of Algiers (1953). Après l’interruption de la guerre d’indépendance, le cinéma renoue avec Bou-Saâda. Plusieurs films algériens y sont tournés, ainsi que Brancaleone s’en va aux Croisades (1971) de Mario Manicelli avec Vittorio Gassmann à l’affiche et même un western-spaghetti, Trois pistolets pour César (1966) d’Enzo Perri et Moussa Haddad, dont subsistent les restes d’un village de Far-West construit pour son tournage. Citons enfin La Trahison (2005), film franco-belge de Philippe Faucon.
De nombreux écrivains (Eberhardt, Gide, Maupassant…) et artistes ont produit sur Bou-Saâda quantité de textes et surtout d’images. L’oasis a considérablement changé depuis. Mais c’est toujours un défi de construire une expression nouvelle sur un héritage visuel imposant. Face aux pièges d’un post-orientalisme, les résident(e)s de Regards croisés devront inventer une vision contemporaine de Bou-Saâda.

n Vues de villes : instantanés et plus


Voir les photos des résidences d’Alger et de Constantine (au moins deux millénaires d’existence chacune), c’est découvrir un patrimoine architectural d’une diversité exceptionnelle sur des sites naturels remarquables. Architecture islamique, Art nouveau, style haussmannien ou néo-mauresque jusqu’aux audaces du Mouvement moderne suscitées notamment par Le Corbusier, fasciné par la Casbah et le M’zab, et aux constructions postindépendance, souvent marquées par des réponses d’urgence à une énorme demande, cet ensemble, bien qu’encore mal protégé et promu, est impressionnant.
Les photographes se sont aussi attachés à saisir la vie des habitants dans leurs diverses conditions ou activités. En plaçant les citoyen(e)s au cœur de la ville, ils et elles ont souligné la problématique des rapports conflictuels ou harmonieux entre habitat et habitants, constructions et société, urbanisation et citadinité, tradition et modernité…
Au final, un témoignage urbain précieux qui, au-delà de l’art, prend une valeur potentielle de savoir et de connaissance. En effet, dans le monde entier, après la photo aérienne et désormais les drones, la photo est devenue un «outil indispensable au projet d’urbanisme» (Universités Rennes 2 et Rome, journée d’étude, février 2019).
En 2011, le Centre international d’étude et de recherche sur l’Allemagne (CIERA) a organisé un colloque sur «les usages de la photographie dans la recherche urbaine». En 2013, la Fondation belge pour l’Architecture a proposé un atelier-exposition, «H-Urban, Questions sur l’identité urbanistique de Bruxelles», où les photographes ont suivi «une ligne créative personnelle». L’initiative a suscité un débat public et nourri le travail des architectes et urbanistes. Certaines villes, telle Venise, réalisent des Atlas photographiques urbains. Même portés par la subjectivité artistique, ces visuels sont intégrés dans la recherche et l’action en urbanisme. La physionomie et l’atmosphère d’une ville participent aussi à sa réalité globale. On peut espérer qu’un jour, le produit des résidences Regards croisés, comme celui d’initiatives similaires, servira à l’histoire des villes algériennes comme à leurs projections urbanistiques dans le futur.