Synthèse Kahina Terki
Ferdinand Marcos Junior, fils et homonyme du défunt dictateur, a remporté mardi 10 mai une victoire écrasante à la présidentielle aux Philippines, réinstallant son clan familial au sommet du pouvoir, 36 ans après la révolte populaire qui l’en avait chassé. Le régime avait été renversé en 1986 par une immense révolte populaire, et la famille Marcos s’était exilée aux Etats-Unis, avant de revenir dans le pays pour y retisser patiemment un puissant réseau de soutien politique. Moins d’un demi-siècle après leur chute, les Marcos feront leur retour en juillet au palais présidentiel de Malacanang à Manille. Selon des résultats préliminaires portant sur la quasi-totalité des bureaux de vote, Marcos Junior, surnommé « Bongbong », a obtenu plus de 56% des suffrages et plus de deux fois plus de voix que sa principale rivale, la vice-présidente sortante Leni Robredo. Cette victoire du fils Marcos laisse un goût amer à des millions de Philippins qui espéraient tourner la page de six ans de présidence de Rodrigo Duterte, marqués par les violences, dont une guerre sanglante contre le trafic de drogue, et un autoritarisme accru. Mais le clan Duterte a soutenu « Bongbong », et loin de le répudier, une forte majorité d’électeurs ont même porté la fille de Rodrigo, Sara, à la vice-présidence lors d’un scrutin distinct qui avait eu lieu le même jour. Sara Duterte, 43 ans, a, en effet, gagné avec plus de la moitié des voix l’élection à la vice-présidence. Son triomphe traduit selon les observateurs de la scène politique philippine un soutien sans équivoque pour un patronyme devenu synonyme de brutalité et d’impunité dans un pays ravagé par la pauvreté et la violence. Selon des chiffres officiels, plus de 6.200 personnes ont été tuées dans la campagne antidrogue menée par Rodrigo Duterte depuis son accession à la présidence en 2016. Selon les organisations de défense des droits humains, le nombre de morts s’élève en réalité à plusieurs dizaines de milliers. Ces exécutions extrajudiciaires de trafiquants de drogue réels ou supposés ont été largement condamnées dans le monde et ont déclenché une enquête de la Cour pénale internationale. Mais la justice expéditive de Duterte a plu à de nombreux Philippins lassés de la bureaucratie, de la corruption et des dysfonctionnements en tout genre qui affectent leur vie quotidienne. La popularité du père a déteint sur sa fille, que ses partisans considèrent comme une héritière sûre, capable de le protéger des poursuites pénales après son départ du pouvoir le 30 juin. Avec l’élection de Ferdinand Marcos Junior à la présidence, ce sont deux enfants de dirigeants autoritaires qui se retrouvent élevés aux plus hautes fonctions du pays. Pendant leurs campagnes respectives, ils ont affiché leur soutien à de nombreuses politiques de Duterte-père, ce qui a alarmé les militants des droits humains, les journalistes et les chefs des communautés religieuses. Tous s’attendaient, au départ, à ce que Sara Duterte tente de briguer la présidence. Mais à la stupéfaction générale, elle a conclu un accord avec Ferdinand Marcos Junior, fils de l’ancien dictateur du même nom et candidat à la présidence, et s’est présentée à la vice-présidence. Environ 67 millions de Philippins étaient appelés aux urnes pour ces élections générales, qui ont désigné les députés, la moitié des sénateurs, les gouverneurs de province et des milliers d’autres élus locaux. La rivale malheureuse de Marcos Jr , Leni Robredo, avocate et économiste de 57 ans, qui avait promis de débarrasser le pays de la corruption et de la mainmise des dynasties politiques, a exprimé sa « claire déception ». Sa défaite ainsi que celle de l’opposition libérale va sans doute ouvrir, pour elle, une période d’introspection, estime pour l’AFP Mark Thompson, directeur du Centre de recherche sur l’Asie du Sud-Est à la City University de Hong Kong. « Ils doivent montrer clairement qu’ils vont améliorer la vie du Philippin moyen », estime-t-il. Marcos Junior devra quant à lui s’efforcer de satisfaire tous ceux qui ont voté pour lui par réaction contre les gouvernements démocratiques qui se sont succédé depuis la fin de la dictature, jugés incapables de redresser le niveau de vie des Philippins. « Il devra présenter un plan cohérent et détaillé pour remettre l’économie philippine sur les rails après les ravages de la pandémie », estime pour l’agence de presse Peter Mumford, analyste d’Eurasia Group. Le tout en contentant aussi les puissantes dynasties politiques qui l’ont soutenu, et qui attendront de sa part un retour d’ascenseur. Pour M. Mumford, « l’un des principaux points à surveiller sous son gouvernement sera l’aggravation de la corruption et du copinage » dans le pays. n