Par Feriel Nourine
Après plusieurs semaines de négociations, sur fond d’hésitations manifestes, les pays de l’Union européenne vont passer à l’embargo sur le pétrole russe. Réunis lundi soir à Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE sont parvenus à un accord qui interdit immédiatement plus des deux tiers de leurs importations de pétrole à partir de la Russie et mettre fin à 90% de ces importations d’ici la fin de l’année. Les Vingt-sept ont, toutefois opté, pour un embargo progressif, lequel concernera d’abord le pétrole transporté en bateau, alors qu’une exemption temporaire a été prévue pour le pétrole acheminé par oléoduc, afin de lever le veto la Hongrie dont la consommation ne pourrait immédiatement s’affranchir de sa très forte dépendance du brut produit en Russie. Un compromis salué hier par le Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui bloquait depuis plusieurs semaines le projet d’embargo européen, parlant de «bombe atomique» lancée sur son économie. L’interdiction du pétrole russe dans la zone l’UE constitue la plus sensible des mesures prises dans le cadre du sixième paquet de sanctions décidées contre la Russie. Mais «cela va couper une énorme source de financement de la machine de guerre de la Russie», a tweeté le président du Conseil européen, Charles Michel. «La Russie fait le choix de poursuivre sa guerre en Ukraine. En Européens, unis et solidaires du peuple ukrainien, nous prenons ce soir de nouvelles sanctions», a, de son côté tweeté le Président français Emmanuel Macron, dont le pays exerce la présidence du Conseil de l’UE. Sur le marché pétrolier, la décision européenne prise dans la soirée de lundi n’a pas tardé à avoir son impact. Hier, les échanges s’ouvraient sur une journée marquée par des fortes hausses de prix enregistrées à Londres et à New-York, hissant les deux références européenne et américaine a des niveaux plus vus depuis les sommets atteints début mars. L’annonce de l’UE ayant galvanisé les prix, le baril de Brent de la mer du Nord pour livraison en juillet s’échangeait à 123,75 dollars vers 13h30 (GMT) sur InterContinentalExchange, en hausse de 1,67. La même référence de brut avait dépassé les 124 dollars en fin de matinée. Au même moment, l’américain de West Texas Intermediate (WTI) pour livraison le même mois valait 118,98 dollars (+1,54%) sur le Nymex (New York Mercantile Exchange. Quelques heures plus tôt, le WTI était monté jusqu’à 119,83 dollars, également un plus haut depuis début mars. C’est dire que si les pays de l’UE veulent faire payer à Moscou la guerre qu’elle livre à l’Ukraine, l’embargo qu’ils ont décidé va leur coûter cher à eux aussi. En effet, si le manque à gagner de la Russie est estimé à 10 milliards de dollars, les pays qui ont décidé la rupture avec le pétrole de leur gros fournisseur ne devraient plus s’impatienter de voir les cours reculer ou, du moins, revenir aux niveaux qui les arrangeraient. Ces derniers doivent d’abord commencer par pallier le pétrole russe en trouvant de nouveaux fournisseurs pour environ 3 millions de barils par jour dans les mois à venir. «Cette perspective fait grimper les prix» de l’or noir, expliquent des analystes. Pour ces derniers, les tensions sur l’Ukraine continueront à donner le ton aux marchés pétroliers dans les mois à venir, l’interdiction par l’UE de la plupart des importations russes sape les réserves mondiales de brut déjà limitées. «Nous pensons qu’une fois que les petits caractères de l’interdiction de l’UE deviendront plus clairs dans les jours à venir, quant au calendrier et à l’étendue complète de l’interdiction, nous pourrions voir les prix du pétrole dépasser les 130 dollars le baril», a déclaré Suvro Sarkar, analyste principal de l’énergie à la DBS Bank. Soni Kumari, analyste chez ANZ, a, de son côté, déclaré que le dernier embargo de l’UE aggraverait certainement le contexte de l’offre de pétrole et maintiendrait le marché en sous-approvisionnement de 1,5 à 2 millions de barils par jour au cours du second semestre de cette année.
Pénuries de carburant en Europe cet été
Dans le même esprit de préoccupations, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, n’écarte pas des pénuries de carburant en Europe cet été, justifiant cette prévision pessimiste par «la compression des marchés pétroliers». «Lorsque la principale période de vacances commencera en Europe et aux États-Unis, la demande de carburant augmentera. Nous pourrions alors assister à des pénuries : par exemple de diesel, d’essence ou de kérosène, en particulier en Europe», a déclaré M. Birol au journal allemand Der Spiegel.
Le patron de l’AIE a aussi averti que la crise énergétique actuelle était «beaucoup plus importante» que les chocs pétroliers des années 1970 et qu’elle durerait également «plus longtemps». n