L’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la tête de l’Etat algérien a eu le mérite de franchir certaines lignes et d’en bousculer d’autres. Plusieurs observateurs avaient prédit que, quelles que soient les conditions dans lesquelles le scrutin allait se dérouler, et nonobstant l’heureux élu, plus rien ne serait comme avant et que certains tabous, dogmes ou… mauvaises habitudes allaient disparaître du champ politique algérien.
Ces oracles avaient peut-être quelque part raison d’oser pareilles lectures, car pour la première fois, en effet, le premier magistrat du pays est universitaire. Tebboune, avec un diplôme de l’ENA en poche, inaugure une nouvelle ère où le président d’un pays, qui dispose de plus de cinquante universités et écoles, est issu de l’une d’elles. Il y a bien eu les éphémères présidents du GPRA, Ferhat Abbas et Benyoucef Benkhedda, qui avaient suivi un cursus de pharmacien, mais ils n’avaient pas eu le temps de « chauffer » le siège de président, même intérimaire, qui allait se transformer en trône par la suite.
C’est la première fois aussi que le président de la République algérienne n’est pas moudjahid. Tous ceux qui l’ont précédé à ce poste ont été, à un moment ou à un autre, au maquis de la Révolution, soustrayant donc à Tebboune la « qualité » de moudjahid sur laquelle tous ses prédécesseurs ont surfé. On n’entendra donc pas pour les cinq prochaines années « el moudjahid » Tebboune.
La question de l’âge mérite aussi d’être soulignée, puisque le nouveau pensionnaire d’El Mouradia, en dépit de sa bonne forme, est le seul des présidents algériens, depuis 1962, à être élu à un âge aussi avancé, 74 ans, ceux qui l’ont précédé ayant ou ayant dépassé légèrement la soixantaine, comme c’est le cas du président démissionnaire le 02 avril dernier.
Le FLN qui a porté, parfois « déporté », comme le cas de Boudiaf au Maroc, lors de toutes les investitures à la fonction suprême les candidats gagnants, a fait tout faux cette fois. En déclarant sa flamme à Mihoubi, qui avait aussi l’étendard du RND qui flottait sur sa tête, l’ex-parti unique du pays s’est engagé dans un pari, perdu, qui a sérieusement ébranlé sa crédibilité, ou ce qu’il en reste. La légitimité historique des candidats portés par le FLN prend donc fin le 12 décembre 2019, et l’avenir nous éclairera un peu plus sur le devenir d’un parti qui devrait
« être au musée », comme le clame une grande partie de la population. Pour la première fois aussi, un président algérien n’a pas vu des scènes de joies et de liesse, feintes, « spontanées » ou réelles, suivre son intronisation. Au contraire, la rue a manifesté son hostilité pendant et après l’opération de vote qui a vu la plus grande défection d’électeurs pour une présidentielle, aussi pour la première fois.
Mihoubi et les ambassadeurs
Ceci pour dire aussi que les dés n’étaient pas pipés d’avance, ou du moins le soutien au futur président n’était pas clair. Il y a eu, en effet, des supputations sur la probable élection de Mihoubi, avec la cohorte d‘ambassadeurs lui ayant « rendu visite », en plus du support du FLN et « ettazquiya » de son parti. La sérieuse option de Benflis, toujours convaincu, et lui seulement, qu’il allait revêtir les habits de président, et à un degré moindre Bengrina qui, malgré sa « drague » du potentiel électoral islamiste, à coups de grandes fetwas et de prières sur le trottoir, ont quelque peu fait planer un suspense sur les résultats des urnes ou… des coulisses. Pour la première fois aussi dans les annales électorales algériennes, et surtout depuis 1988, la « menace » d’un vote islamiste n’a à aucun moment plané sur les joutes électorales. Les partis religieux, toujours en rangs dispersés, savaient à l’avance qu’ils n’auraient aucun impact sur le déroulement des élections et de l’élection du futur président. Leur choix s’est porté sur la rue qu’ils espéraient faiseuse de président. Cela n’a pas été le cas, bien que Ghouini Filali, le président du mouvement El Islah, sorti des rangs de ses compères, ait opté pour un soutien au candidat Tebboune, comme il l’avait fait avec zèle pour le 5e mandat de Bouteflika, ce qui lui a valu, on s’en rappelle, une défection bien en règle de bon nombre d’adhérents à son parti. Tous ces éléments font que cette élection présidentielle, et quoi qu’en disent ou pensent les uns et les autres, est une première sous les latitudes algériennes. Serait-ce le prélude à la naissance d’une deuxième République ? Serait-ce la continuité d’un système qui se régénère et qui n’a pas encore dit son dernier mot ? Serait-ce la fin naturelle d’un cycle qui a phagocyté toutes les bonnes volontés d’un peuple qui ne s’est jamais senti indépendant ?
Toute réponse à ces questions serait assurément hasardeuse, et il n’y a, pour le moment, que le président Tebboune qui pourrait, avec le temps, tracer une nouvelle voie vers l’objectif de développement et d’émergence que l’on nous promet depuis juillet 1962…