“We’ve got a plane with four engines and three of them are out. We’ve got no landing gear. But we’re going to land this plane and we’re going to land it safely”
(General Mark Milley to Mike Pompeo).
“You never know what a president’s trigger point is”
(General Mark Milley, in “Peril”). Par Arezki Ighemat*
Après “Fear”, publié le 11 septembre 2018, et «Rage», sorti en librairie le 15 septembre 2020, Bob Woodward, un des déclencheurs du scandale de Watergate publie un troisième «bestseller» qui sera rendu public le mardi 21 septembre courant, les trois ouvrages étant tous publiés par la fameuse maison d’édition Simon and Schuster. Ce troisième livre, intitulé «Peril», a été écrit en collaboration avec Robert Costa, un reporter du non moins célèbre Washington Post où les deux journalistes travaillent comme contributeurs. Les trois ouvrages, tous des bestsellers, traitent de la période 2016-2020 qui correspond à la gouvernance de Donald Trump. Le nouvel ouvrage de 512 pages traite de la fin de l’ère Trump—qui a atteint son apex avec l’insurrection contre le Capitole, siège du Congrès américain par des hordes envoyées, selon plusieurs sources, par Donald Trump lui-même—et du début de l’ère Biden. Basé sur plus de 200 interviews réalisées par les deux auteurs et sur de multiples documents souvent confidentiels, l’ouvrage montre jusqu’à quel point la période Trump était «périlleuse» —d’où le titre du livre—pour la démocratie américaine. «Peril» montre aussi combien la gouvernance Trump était erratique et corrosive dans les domaines politique, économique, diplomatique, sanitaire, etc., et dans les relations du gouvernement avec les autres institutions des Etats-Unis, notamment entre le gouvernement et l’institution militaire. Comme c’est sa spécialité, que ce soit dans l’affaire Watergate qui avait débouché sur la démission du président Richard Nixon ou dans ses livres, Bob Woodward fait un certain nombre de révélations qui suscitent beaucoup de controverses et débouchent souvent sur de grands scandales politiques. «Peril» ne déroge pas à cette tradition, comme nous le verrons plus loin. Pour donner un avant-goût du contenu de l’ouvrage qui, une fois de plus, ne sera en librairie que le 21 courant, nous passerons en revue certaines de ces révélations. Nous verrons, en second lieu, les réactions, favorables et non favorables, suscitées par ces révélations.

Quelques-unes des révélations les plus fracassantes contenues dans «Peril»
Nous commencerons par la révélation-choc qui a donné lieu à des avis à la fois favorables et défavorables. Elle concerne le Général Mark Milley, le Président du Joint Chiefs of Staff—l’équivalent du Président des Chefs d’Etats-Majors—qui est le poste le plus élevé de la hiérarchie américaine—et le Conseiller principal du Président des Etats-Unis. Selon les auteurs du livre, Milley a appelé deux fois son homologue chinois, le Général Li Zuocheng, Chef de l’Armée de Libération du Peuple Chinois, pour le rassurer que, en dépit du climat de tension qui régnait au cours des derniers mois du règne de Trump, des exercices militaires effectués par les deux parties au Sud de la Mer de Chine et de la rhétorique belliqueuse engagée par Trump contre la Chine et sa politique, les Etats-Unis n’avaient pas l’intention d’attaquer la Chine. Le climat politique était, en effet, caractérisé par la crainte que Trump décide, sans crier garde, une attaque surprise contre l’un de ses deux «ennemis historiques», la Chine ou l’Iran. C’est pour rassurer les leaders chinois—que le risque d’une telle attaque n’était pas réel—que le Général Milley avait appelé deux fois son homologue chinois. Le premier de ces appels fut fait le 30 octobre 2020. Selon les auteurs de «Peril», le Général Milley aurait dit à son homologue chinois Li Zuocheng : «General Li, you and I have known each other for now five years. If we’re going to attack, I’m going to call you ahead of time. It’s not going to be a surprise” (Général Li, vous et moi nous nous connaissons depuis 5 ans maintenant. Si nous devions attaquer, je vous en informerais bien à l’avance. Ce ne serait pas une surprise). Le 8 janvier 2021, deux jours après l’insurrection du 6 janvier contre le Capitole, Milley avait à nouveau appelé son homologue chinois pour le rassurer que la situation aux Etats-Unis n’était pas inquiétante : «We are 100 percent steady. Everything is fine. But democracy can be sloppy some times” (Nous sommes 100 pour cent stables. Tout va très bien. Mais la démocratie peut parfois être sur une corde raide). Selon le New York Times, citant «Peril», le Général Milley aurait dit à son homologue chinois, lors de l’appel téléphonique du 8 janvier 2021 «Things may look unsteady, but that’s the nature of democracy, General Li» (Les choses peuvent sembler instables, mais c’est la nature de la démocratie). Toujours selon les auteurs de «Peril», Milley, après un meeting avec les différents chefs des différents corps d’armée et des services de sécurité et d’intelligence, aurait adressé à ces derniers un mémo où il décrit la situation qui prévalait à l’époque, où on pouvait lire «Just steady. Breathe through our noses. Steady as a rock. We’re going to land this plane safely. We’ve got a plane with four engines and three of them are out. We’ve got no landing gear. But we’re going to land this plane and we’re going to land it safely” (Juste stable. Respirons par nos nez. Stables comme un rock. Nous allons faire atterrir cet avion en toute sécurité. Nous sommes dans un avion qui a quatre moteurs. Trois de ces moteurs ne fonctionnent pas. Et nous n’avons pas de train d’atterrissage. Mais nous allons faire atterrir cet avion et nous allons le faire en toute sécurité). Le livre indique aussi que, lors de la réunion du 8 janvier 2021, Milley aurait dit aux officiers présents «You never know what a president’s trigger point is» (Vous ne savez jamais quand le point de déclenchement d’un président se produit). Cette déclaration serait justifiée, selon les auteurs, par la conviction de Milley selon laquelle le Président serait dans un état mental sérieusement inquiétant «He [Milley] was certain that Trump had gone into a serious mental decline in the aftermath of the election, with Trump now manic, screaming at officials and constructing his own alternate reality about endless election conspiracies» (Milley était certain que Trump était devenu dépressif, criant après les officiels [qui l’entouraient] et construisant une réalité alternative au sujet de complots sans fin concernant les élections). Selon les auteurs du livre, Milley était tellement inquiet du risque que Trump lancerait une attaque surprise contre la Chine ou l’Iran qu’il aurait donné aux officiers présents lors de la réunion du 8 janvier les instructions suivantes «No matter what you are told, you do the procedure, you do the process. And I’m part of that procedure» (Quoi qu’on vous dise, vous faites la procédure. Vous faites le process. Et je fais partie de cette procédure).
Les autres révélations du livre concernent les soucis exprimés par un certain nombre de leaders politiques et de services d’intelligence concernant ce que pourrait faire Trump avant de quitter la Maison Blanche. L’un de ces leaders politiques est Nancy Pelosi, la «House Majority Leader» au Congrès américain. Selon les auteurs de «Peril», Pelosi aurait posé au Général Milley la question «What precautions are available to prevent an unstable president from initiating military hostilities or from accessing the launch codes and ordering a nuclear strike?” (Quelles précautions existent pour prévenir un président instable d’initier des hostilités militaires ou d’accéder aux codes nucléaires et ordonner une attaque nucléaire ?). Selon les auteurs du livre, Milley aurait répondu «A lot of checks in the system» (Plusieurs moyens de contrôle sont prévus dans le système). Pelosi aurait ajouté «He [Trump] is crazy. You know he’s crazy…He’s crazy and what he did yesterday [incite the insurrection against the Capitol] is further evidence of his craziness” (Il [Trump] est fou. Vous savez qu’il est fou. Et ce qu’il a fait hier [inciter l’insurrection contre le Capitole] est la preuve supplémentaire de sa follie). Selon le livre, Milley aurait répondu simplement «I agree with you on everything» (Je suis d’accord avec vous sur tout). Milley aurait ajouté «The only one thing I can guarantee is that as the Chairman of the Joint Chiefs of Staff, I want you to know this is in your heart of hearts, I can guarantee 110 percent that the military, use of military power, whether it’s nuclear or a strike in foreign country of any kind, we’re not going to do anything illegal or crazy” (La seule chose que je peux garantir est que, en ma qualité de Chef Suprême des Forces Armées, je veux que vous sachiez que ceci est dans le fond de votre coeur, je peux garantir 110 pour cent que l’armée, l’usage de la force militaire, qu’elle soit nucléaire ou une attaque quelconque d’un pays étranger, nous n’allons pas faire quelque chose d’illégal ou de fou).
Un autre leader, cette fois-ci, des services d’intelligence, était préoccupé par la situation explosive qui régnait pendant les derniers mois de la gouvernance Trump. Il s’agit de Gina Haspel, Directrice de la CIA, qui aurait déclaré en Novembre 2020 sa préoccupation comme suit «We are on the way to a right wing coup […] This is a highly dangerous situation. We are going to lash out for his ego?” (Nous sommes sur le chemin d’un coup d’Etat de la part de l’aile droite politique […] Ceci est une situation dangereuse. Nous allons commettre quelque chose à cause de son ego). Dans une autre anecdote rapportée dans le livre, Trump serait furieux que son Vice-Président Mike Pence n’ait pas voulu—lors de la réunion du Congrès du 6 janvier 2021 dont l’objectif était de faire le comptage des votes en faveur de Biden et de Trump—déclarer que Trump était le gagnant de l’élection. Après avoir refusé de déclarer Trump gagnant, Mike Pence avait été traité de tous les noms par Trump. Selon le livre, Trump aurait dit, entre autres, à Pence «I don’t want to be your friend anymore if you don’t do this [declare Trump is the winner]. You’ve betrayed us. I made you. You were nothing” (Je ne veux plus être votre ami désormais si vous ne faites pas cela [déclarer Trump gagnant]. Vous nous avez trahi. Je vous ai façonné. Vous n’étiez rien auparavant). Le livre rapporte plusieurs autres anecdotes, mais, faute d’espace, nous n’allons pas les relater toutes.

Quelles sont les réactions des uns et des autres à ces révélations ?
Les réactions aux révélations faites par Woodward et Costa dans «Peril» sont principalement de deux types : il y a ceux qui refusent d’y croire et qui critiquent les auteurs du livre ainsi que les actions et les paroles du Général Milley, d’une part, et ceux qui se sont réjoui de ces révélations, considérant qu’elles sont le résultat naturel des circonstances et des évènements prévalant vers la fin du règne de Trump.
Le premier de ceux qui sont contre ces révélations est, comme il fallait s’y attendre, le président Trump lui-même. S’agissant en particulier des actions et des déclarations du Général Milley, Trump dira de ce dernier qu’il est un «traître» «I never thought of it. For him [Milley] to say that I would even think about attacking China. I think he is trying to just get out of his incompetent withdrwal out of Afghanistan […] I did not even think of attacking China” (Je n’y avais jamais pensé. […] qu’il [Milley] dirait que j’aurais pensé attaquer la Chine. Je pense qu’il essaie juste de sortir du bourbier résultant de son incompétence dans le retrait des troupes américaines d’Afghanistan […] Je n’ai jamais pensé attaquer la Chine). Trump pense que, si cette déclaration de Milley était vraie, le Général Milley est «un traître». S’agissant de Bob Woodward, co-auteur du livre, Trump dira «He is highly underrated and a sleaze (Woodward est d’un niveau très bas et il est sordide). Un des autres personnages qui ont critiqué le livre et les révélations faites est Steve Bannon, un ancien responsable de campagne électorale et collaborateur de Trump qui a été, par la suite, licencié par Trump parce que trop gênant. Le livre dit, en effet, que Steve Bannon a joué un grand rôle dans l’insurrection du 6 janvier 2021 contre le Capitole. Selon le livre, Bannon aurait demandé à Trump, le 30 décembre 2020 «You’ve got to call Pence off the fucking ski slopes and get him back here today. This is a crisis” (Vous devriez rappeler Pence des pentes où il est en train de skier et lui demander de venir immédiatement ici [à la Maison Blanche. Ceci est une crise. Bannon, selon le livre, aurait aussi dit à Trump que le 6 janvier 2021 [jour de l’insurrection contre le Capitole] est «a moment of reckoning» (un moment de vérité). Bannon aurait encore dit «We’re going to burry Biden on January 6” (nous allons enterrer Biden le 6 janvier). Nombreux sont ceux qui sont d’accord avec la thèse selon laquelle le Général Milley aurait commis un acte de «traîtrise» et que, pour cette raison, il devrait démissionner, voire être présenté devant la Cour Martiale américaine. Faute d’espace, nous ne pouvons citer toutes ces anecdotes.
Concernant ceux qui ont accueilli favorablement le livre de Woodward et Costa et les déclarations faites et qui pensent, en particulier, que le Général Milley a agit dans l’intérêt de l’Etat américain, ils sont également nombreux. Le premier d’entre eux est, comme il fallait s’y attendre, le Général Milley lui-même. Milley justifie ses actions et déclarations en disant que «les appels téléphoniques qu’il a fait à son homologue chinois l’ont été dans le stricte protocole militaire et en respectant la hiérarchie institutionnelle et la Constitution américaines. Ces appels, en effet, selon Milley «were in keeping with the duties and responsibilities conveying reassurance in order to maintain strategic stability and that these calls were coordinated with the Department of Defense and the interagency” (Ces appels étaient cohérents avec les devoirs et les responsabilités de réassurance en vue de maintenir la stabilité stratégique et ils ont été également faits en parfaite coordination avec le Département de la Défense et les relations interagences). Le Général à la retraite Mark Hartling, analyste à CNN pour les affaires politico-militaires, dans un de ses articles (voir Mark Hartling, Retired General : General Milley did his job, CNN Opinion, September 16, 2021) a dit que le Général Milley ne peut être considéré ni comme un traître, comme le pensent certains—ni comme un héro, comme le pensent d’autres, mais qu’il a tout simplement, comme le titre de son article l’indique, «fait son job». Selon Hartling, Milley a agi dans le cadre strict de ses attributions. Hartling explique que les généraux de part le monde s’efforcent d’établir et de maintenir des relations amicales et professionnelles avec les généraux des autres pays. Il dira que, pour cela, on les appelle parfois «diplomates in khaki» (des diplomates en tenue kaki). Il dit aussi qu’en contactant son homologue chinois, le Général Milley a sans aucun doute observé et respecté le protocole exigé lors de l’établissement de relations avec les leaders militaires ou politiques des autres pays. Le Général en retraite Hartling énumère ensuite les objectifs dans lesquels ces contacts sont établis : «We do this [contact foreign commanders] to strengthen alliances, build trust, prepare for coalition exercises and to stay in contact via informal communication channels during intense times» (Nous faisons cela [contacter les commandements étrangers] pour renforcer les alliances, construire la confiance, préparer les exercices dans le cadre des coalitions et, en général, rester en contact via les chaînes informelles de communication pendant les moments de crises). Hartling poursuit en disant «les responsabilités du Général Milley exigent une série infinie d’engagements avec les ambassades US à l’étranger, les gouvernements étrangers, et les leaders militaires de plus de 190 pays, même ceux, comme la Chine, que beaucoup d’Américains considèrent comme des ennemis». Hartling explique que ces contacts sont généralement établis en maintenant et respectant un protocole établi par la Constitution et les lois américaines. Il ajoute que, lors de ces contacts, plusieurs autres personnalités officielles (militaires, politiques, traducteurs, services d’intelligence, etc) sont présentes. Il dira aussi que, dans le cas particulier du Général Milley, et selon la chaîne CNN, au moins 15 personnes étaient présentes quand Milley a fait ces appels téléphoniques. Hartling conclut par dire que ces contacts sont basés sur les données des services d’intelligence et sont faits dans le cadre d’un protocole bien précis.

Conclusion
Il est clair que «Peril», le nouveau livre de Bob Woodward, co-écrit avec Robert Costa, n’a pas été—selon les premiers éléments divulgués par la presse américaine—et ne sera pas accueilli avec le même niveau d’intérêt par tout le monde. Pour certains, le livre n’aurait pas dû divulguer des informations dont le contenu est éminemment confidentiel.
D’autres, à l’opposé, pensent que le livre n’a fait que rendre public ce qui se savait déjà et ce qui se tramait dans les coulisses de l’intelligence et des autres institutions de l’Etat américain. Certains, en particulier, considèrent que les appels téléphoniques faits par le Général Milley auprès de son homologue chinois dépassent le cadre de ses compétences, et que, par conséquent, le Général devrait être puni par les lois fédérales.
D’autres considèrent, au contraire, que ces appels ont «peut-être» sauvé l’Amérique d’une catastrophe ou d’un «coup» que les partisans du Président Trump prépareraient dans l’ombre. Si on ne peut pas encore affirmer avec certitude aujourd’hui qui, de ces deux camps, a raison ou tort, ce que l’on peut affirmer de façon certaine c’est que la presse américaine n’a jamais été aussi libre et qu’elle constitue un véritable pouvoir et une force incontestée et incontestable : celui de pénétrer dans les arcanes de ce qu’on appelle souvent le «deep state», arcanes qui restent encore dans la majorité des pays protégées par des forces occultes dont on ne connaît pas—et peut-être ne connaîtra jamais—le visage ou la forme.
Cette liberté de la presse est sans nul doute un des piliers fondamentaux de la démocratie comme l’affirme la citation que nous avons évoquée en épigraphe au début de cet article et dont l’auteur est un autre journaliste, celui-là à CBS Evening News, Walter Cronkite, selon laquelle «Freedom of the press is not just important to democracy, it is democracy».

  • Ph.D in economics
    Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
    “Freedom of the press is not just important for democracy, it is democracy” (Walter Cronkite, former journalist at CBS Evening News).