Les frappes et après ? Peu après l’attaque menée en Syrie par Washington, Londres et Paris, ce n’est pas une seule question qui est posée mais plusieurs. Et si les réponses à ces interrogations ne sont pas toutes faciles à formuler rapidement par rapport à un conflit syrien de plus en plus compliqué et impliquant des enjeux régionaux et internationaux d’ampleur jamais vue précédemment, quelques lectures sont rendues possibles par le « film » des évènements.

Au plan militaire, le choix des cibles – toutes éloignées des zones de contrôle russe – indiquent une précaution occidentale à éviter toute confrontation directe sur le terrain syrien avec Moscou. Auparavant, des responsables russes ainsi que des diplomates en poste au Moyen-Orient avaient prévenu que tout missile qui impacterait des positions russes serait considéré comme un acte de guerre contre Moscou. Cette précaution contraste également avec les déclarations bellicistes antérieures du président américain. Donald Trump a violemment critiqué la Russie et l’a appelée « à quitter la voie sinistre du soutien à Assad » avant de l’accuser d’avoir « trahi ses promesses » sur l’élimination des armes chimiques. On est également bien loin des tweets enflammés du début de la semaine où le président américain narguait les forces russes en Syrie. Et comme pour faire baisser la tension, le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, a souligné qu’il s’agissait de «frappes ponctuelles », d’autres actions militaires n’étant pas prévues pour l’instant. Cet apaisement ou ce recul – difficile d’y voir clair pour l’instant car l’hypothèse d’un accord entre les puissances occidentales et la Russie n’est pas totalement exclue – se manifeste par la déclaration de la ministre française de la Défense. Florence Parly a indiqué que la coalition américano-anglo-française ne cherche pas l’escalade et qu’elle a « veillé à ce que les Russes soient prévenus en amont ». Le général américain Joseph Dunford, chef d’état-major interarmes, lui, s’est montré plus soigneux dans ses propos en laissant entendre que les Russes n’avaient pas été informés à l’avance du choix des cibles. « Il y a simplement eu une communication pour obtenir la déconflixion de l’espace aérien, comme c’est la routine avant n’importe quelle opération en Syrie », a-t-il expliqué. Il a toutefois clairement évoqué les « précautions » prises pour éviter les victimes civiles et les « forces étrangères » présentes en Syrie. Par « forces étrangères », il s’agit bien entendu des Russes et des Iraniens, mais aussi du Hezbollah, un acteur lui aussi actif sur le terrain syrien aux côtés des forces loyalistes, combattant acharné contre les groupes rebelles djihadistes soutenus par les puissances étrangères notamment régionales.

Surprenante capacité antiaérienne syrienne

Dans le deux cas, on arrive au constat que les Occidentaux ont mené une drôle de frappe en Syrie, ne touchant ni des centres névralgiques de Damas, ni permettant de confirmer qu’ils ont neutralisé des arsenaux chimiques, le contraire aurait été vite su ! D’autant qu’il s’agit dans ce cas précis de substances non seulement toxiques, mais surtout volatiles.
Concernant cette fois le potentiel défensif de Damas, ces frappes révèlent l’efficacité de son dispositif antiaérien.  Selon le ministère russe de la défense, plus de 100 missiles ont été tirés mais que plus de 70 d’entre eux ont été interceptés par la défense aérienne syrienne. La Russie n’a pas utilisé ses systèmes de défense antiaérienne pour contrer les frappes occidentales, a précisé Moscou, ce qui porte à croire que la DCA de Damas, visiblement améliorée, a montré des performances qui devraient soulever de nombreuses questions auprès des stratèges militaires des puissances occidentales qui ont engagé leurs armes. Damas, ce n’est un secret personne, bénéficie de l’encadrement technologique et technique de la Russie, mais ce qu’on sait aussi, c’est que l’amélioration et la rénovation du matériel militaire syrien, celui utilisé notamment dans la défense anti-aérienne et qui est largement de fabrication russe, bénéficie de l’expertise iranienne qu’on dit performante selon l’avis de quelques experts occidentaux, en particulier anglo-saxons, qui ont réagi hier aux frappes et à leur impact sur le plan opérationnel.
Cette capacité syrienne à repousser des frappes menées par des armées considérées aujourd’hui comme les plus modernes au monde, même s’il s’est agi d’attaques de très faible ampleur par rapport à leurs capacités réelles et par rapport aux discours politiques qui l’ont précédée, notamment à Washington, ne manquera pas de faire pendant longtemps débat chez les généraux américains, anglais et français. Les conclusions de ce débat seront peut-être plus déterminantes pour la suite des évènements que leurs chefs politiques voudront donner dans cette triste et atroce affaire syrienne. Au plan politique, cette fois, les frappes occidentales ne changent rien à la donne en cours : celle d’une affirmation progressive de Damas et de ses forces sur le terrain. Après l’attaque, le président Bachar al-Assad s’est dit, hier, lors d’un entretien téléphonique avec son homologue iranien Hassan Rohani, plus déterminé que jamais à «lutter contre le terrorisme» dans son pays. «Cette agression ne fait que renforcer la détermination de la Syrie à continuer de lutter et d’écraser le terrorisme, sur chaque parcelle de territoire», a-t-il assuré. Certains peuvent considérer que cette déclaration est une fanfaronnade de la part d’un chef d’Etat acculé, mais rien n’est moins sûr. Si le régime en place de Damas est loin d’avoir toutes les cartes en main, son heure est loin d’avoir sonné et pourrait s’éterniser dans des discussions qui, avec ou sans l’ONU, devrait le maintenir pour longtemps encore. Quant à la Syrie, le pays, cela fait longtemps, qu’il n’existe plus réellement.