Par Feriel Nourine
Les pressions exercées par les pays grands consommateurs de brut sur l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés dans l’Opep+ se poursuivent, alors que le marché se trouve confronté, depuis la fin de semaine dernière, à la dure épreuve du nouveau variant de la Covid-19, qui a renvoyé les cours à leurs plus bas depuis près d’une année et demie, remettant les séances de cotations à l’heure du doute.
Elles se poursuivent, et se renforcent même, à travers une stratégie déclinée en plusieurs facettes visant à convaincre l’alliance d’ouvrir davantage ses robinets pour calmer les prix et juguler l’inflation qui serait en train de faire des siennes dans certains pays énergivores. La plus en vue de ces tactiques est sans doute celle qui a mis, ces derniers jours, en confrontation quasi-directe des pays consommateurs et les producteurs. Elle a commencé par les appels du président américain Joe Biden, revendiquant de l’Opep+ une augmentation à la hausse de sa production, sous peine de voir son pays recourir à ses réserves stratégiques. Il s’agit pour les Etats-Unis d’inonder le marché et fausser le calendrier mis en place par les pays engagés dans l’accord de l’alliance pour faire face à l’impact néfaste de la pandémie, à travers d’abord de fortes restrictions de l’offre puis d’un retour progressif à la normale d’avant cet accord.
Un retour toujours en cours, mené par une Opep+ prudente face aux risques d’une pandémie qui n’a pas dit son dernier mot. Ce qui, en tous les cas, est en train d’être prouvé à travers l’apparition du variant Omicron, parti d’Afrique du Sud frapper de plein fouet les marchés de Londres et New-York en imposant de nouveau des mesures sanitaires qui laissent présager de sérieux problèmes pour la reprise économique mondiale.
Les menaces de la Maison-Blanche n’ont pas tardé à être mises à exécution, avec l’annonce d’un recours officiel aux stocks stratégiques du pays, avant que la Chine et le Japon n’emboîtent le pas aux Etats-Unis dans le cadre d’une alliance contre-nature, notamment en ce qui concerne le cas Washington-Pékin.
Le dossier des réserves stratégiques, utilisées comme arme pour casser la démarche d’une Opep+ ayant fait la sourde oreille aux appels d’augmentation de son offre, ne fait, subitement, plus parler de lui depuis quelques jours, cédant le terrain à la situation pandémique dans sa nouvelle étape Omicron. On ne sait d’ailleurs même pas si les trois pays concernés sont allés réellement au bout de leur annonce ou s’ils se sont repliés depuis, laissant la situation sanitaire de l’heure régler son compte au marché pétrolier.
Ce qu’on peut savoir, par contre, c’est que les pressions opérées par les Etats-Unis, la Chine, le Japon et d’autres pays consommateurs n’ont pas commencé avec cette menace par les stocks stratégiques, mais qu’elles ont toujours lieu, se manifestant selon les conjonctures, souvent au départ de la Maison-Blanche, dont la crédibilité du Président est grandement tributaire de l’évolution du marché pétrolier et de ses répercussion sur les prix à la pompe pour les citoyens de ce pays, où l’on consomme le plus d’essence dans le monde.
Dans cet ordre d’idée, l’administration américaine est en train de compter, ces derniers jours, sur la montée au créneau de ses influentes institutions bancaires pour convaincre de la nécessité de mettre plus de pétrole dans le marché, de sorte à pousser les prix au recul. Bien plus que l’usage des paroles menaçantes des hommes politiques, ces institutions font étalage d’arguments par des chiffres et des prévisions qui alertent les responsables de leurs pays sur la menace du marché pétrolier. En témoignent, à ce propos, les toutes fraîches analyses de JP Morgan prévoyant un baril de brut à 125 dollars l’année prochaine, et à 150 dollars en 2023. La puissante banque américaine justifie ses prévisions en mettant en doute les capacités de l’Opep+ de hausser sa production. «L’Opep+ n’est pas à l’abri des impacts du sous-investissement. Nous estimons que la ‘vraie’ capacité de réserve de l’Opep, en 2022, sera d’environ 2 millions de barils par jour (43%) inférieure aux estimations du consensus de 4,8 millions», a écrit l’équipe d’analystes de la JP Morgan, dirigée par Christyan Malek, citée par le site internet d’information financière The Street.
Des analystes qui ont, bien sûr, choisi la veille de la réunion de l’alliance pour redoubler d’attaque à l’encontre des pays qui la composent. En ce sens, ils pensent qu’«une pause de trois mois à des incréments mensuels de 400 000 barils par jour est nécessaire au cours du premier semestre 2022 pour équilibrer le marché (et potentiellement une coupe en attendant l’impact des nouveaux variants de la Covid), le groupe aura du mal à fournir une croissance mensuelle de plus de 250 000 barils par jour une fois rétabli», ont également déclaré les analystes. Selon un rapport de CNN, cette hausse du prix du brut pourrait faire grimper le prix de l’essence aux Etats-Unis à plus de 5 dollars.
Dans le même esprit de protéger les intérêts américains en usant de la pression sur l’Opep+, mais aussi en mettant Joe Biden et son équipe face à l’urgence de réagir pour éviter aux prix de provoquer la colère aux Etats-Unis, l’Agence américaine de l’énergie (AIE) continue, elle aussi, à veiller au grain et à mettre en avant, quand elle le peut, des données chiffrées à valeur d’appel à relever l’offre. L’approche d’une nouvelle réunion ministérielle de l’alliance a, en ce sens, été une opportunité pour le directeur de l’AIE, Fatih Birol, de revenir à la charge pour insister sur la nécessité de mettre plus de générosité dans les robinets des 23 pays de l’Opep+.
«Le monde se relève tout juste d’une crise économique, mais cette croissance est fragile. Des prix de l’énergie élevés pourraient être un obstacle majeur pour la croissance et imposer des pressions inflationnistes aux économies», a argumenté, mardi, le patron de l’agence américaine basée à Paris.
«Les pays de l’Opep se réunissent dans quelques jours. Je serais heureux de constater qu’ils poursuivent leur politique actuelle, qu’ils continuent d’accroître leur production, car la santé des économies mondiales est importante pour chacun d’entre nous», a-t-il estimé. Pour lui, «des prix du pétrole élevés à ce moment seraient préjudiciables pour la reprise mondiale. Alors, je pense que les producteurs de gaz et de pétrole ont un rôle à jouer pour apaiser les marchés de l’énergie et contribuer à réduire sa volatilité», a-t-il ajouté. n