En compétition au Festival Manarat à Tunis, «Pause» de la Chypriote Tonia Mishiali dénonce la société patriarcale.

«Pause» de la Chypriote Tonia Mishiali plonge dans l’univers clos d’une femme devenue prisonnière de son propre mari, mais également de la société. Le conservatisme n’est pas toujours du même côté de la Méditerranée. Elpida (Stella Fyrogeni) vit seule avec son époux Costas (Andreas Vasileiou). Son unique fille vit à l’étranger. Elle ressent déjà les premiers symptômes de la ménopause. La consultation du médecin finit par l’abattre. Elle est plongée dans la mélancolie. Les repas avec son mari se déroulent souvent dans le silence. Aucun échange, aucune chaleur. L’amour semble avoir quitté la table depuis longtemps. Elpida, qui ne s’intéresse ni à son corps ni à ses habits, répète les mêmes gestes mécaniques chaque jour : nettoyer la maison, laver la vaisselle, la lessive et la préparation des repas. Elle s’est habituée à la froideur de son territoire quotidien. Elle fait des courses avec le peu d’argent que son radin de mari lui laisse. Costas, qui ne dégage aucun sentiment envers elle, ne s’arrête pas de lui donner des ordres, de lui refuser ses demandes et d’oser même lui vendre sa voiture sans la consulter. Costas s’installe définitivement dans le rôle du mari-maître, Elpida est réduite à celui de l’esclave. Il ne s’occupe que de ses perroquets, n’a de l’intérêt que pour les matches de football à la télévision et est souvent en dehors de la maison. Heureusement que Eleftheria (Popi Avraam), copine d’Elpida, vient de temps à autre la faire sortir de sa léthargie. Elle l’invite à se maquiller, à sortir le soir, à essayer d’échapper à l’emprise de son époux, à vivre.

Mariages sans amour
Mais, Elpida, qui noie de temps à autre son chagrin dans l’art pictural, est comme attirée par le vide, par la non-vie. Elle fantasme pendant un temps en regardant le beau et intrigant peintre (Andrey Pilipenko) passer chez elle pour peindre le balcon de l’appartement. En dépit de ses désirs charnels, elle n’ose pas franchir le petit mur pour aller vers un amour parallèle. Fortement réaliste, le film de Tonia Mishiali met le spectateur dans l’embarras. Faut-il sympathiser avec Elpida ? Ou faut-il blâmer son comportement de soumise ? Pourquoi elle ne se révolte pas ? Quel sentiment avoir à l’égard de Costas ? Faut-il souhaiter sa mort comme le suggère perfidement Eleftheria ? Tonia Mishiali braque une lumière crue sur la société chypriote, à domination grecque, où les pères et les maris sont des patriarches qui estiment que les épouses et les filles sont à leur service. La modernité supposée de l’Europe n’a rien changé à ce comportement culturellement ancré dans cette région de la Méditerranée, mais souvent ignoré par le discours médiatique. La co-scénariste de «Pause», Anna Fotiadou, s’est inspirée de la réalité faite parfois de mariages arrangés, voire forcés, de mariages sans amour qui se font au détriment des femmes. La réalisatrice a ajouté quelques souvenirs d’enfance dans l’histoire. Le long métrage est un réquisitoire sévère contre le patriarcat. Il est le premier à aborder cette question épineuse d’un point de vue exclusivement féminin. Tonia Mishiali a eu l’intelligence de choisir un prénom significatif à son personnage central, Elpida, qui veut dire «espoir» en grec. Manière pour elle de dire que quelles que soient les circonstances, la possibilité de trouver une issue existe toujours. D’où l’insistance du peintre à appeler la femme triste, «Espoir». «Pause» est le premier long métrage pour Tonia Mishiali, qui est également scénariste et productrice. «Je voulais faire un film qui soit vu à travers le prisme de la nature féminine, complexe et fascinante. «Pause» est un film qui parle du fait de ne pas avoir de voix, de se languir d’être aimée, des désirs inassouvis. Comme la manière dont on décrit les femmes au cinéma n’est traditionnellement pas correcte, je voulais que le film dépeigne un personnage féminin très authentique», a souligné Tonia Mishiali dans une déclaration à la presse européenne. Lors du débat après le film, Stella Fyrogeni, révélée par le film grec «The two faces of january» (Les deux visages de janvier), a confié que sa mère n’a pas vécu comme son personnage mais au sein de la famille «on parlait d’histoires de ce genre».