Les éditions Chihab viennent de sortir le premier roman de Yasmina Azzoug, une autrice de la diaspora en France. Son texte, «l’Histoire et la Géographie», invite à suivre la course physique d’une héroïne au cours de laquelle transpirent ses souvenirs d’enfance sur sa famille, son grand-père et son père ballotés entre terre algérienne des origines et lieu d’exil en France. Au bout, une fiction sur l’Histoire et la mémoire avec un grand M.

Par Nordine Azzouz
Les romans publiés à compte d’auteur relèvent du sacré miracle quand leurs auteurs trouvent d’eux-mêmes leur public ou qu’un éditeur les sort de l’autoédition et de cet enfer économique qui se propage partout et menace dans son entier, chaque année davantage, le grand, beau et vieux métier du livre. Ici, on ne parle point de ces textes, malheureusement, nombreux qui font gaspiller du papier et vous soumettent à la torture ; on se préoccupe plutôt de ceux qui méritent le coup d’œil ou une petite attention parce qu’au moins ils ne gâtent pas le travail de l’écriture et n’attentent pas à la profession d’écrivain, longue, brève ou en pointillés soit-elle. Dans ce rayon-là, on mettrait volontiers «l’Histoire et la Géographie», un texte sans doute imparfait où de nombreux personnages – les femmes surtout – n’ont pas la chair qu’on aurait aimé les voir vêtues, mais qui est de ces exemples d’écrits fictionnels qu’on se pique à feuilleter puis à lire sans qu’on le regrette vraiment à la fin. Paru en France, en 2019, aux frais de son autrice, Yasmina Azzoug, une Toulousaine des deux rives de la Méditerranée pour la vie et du monde de la publicité et du marketing pour la fonction, ce roman est d’une mise en pratique prometteuse. Première tentative, il a déjà capté dans les réseaux sociaux son petit groupe de lecteurs et de séduits qui le saluent sur Instagram et d’autres sites similaires probablement. Cependant, il lui manquait une «maison» que les éditions Chihab lui ont offerte cette année pour une sortie algérienne dans la tradition ; et peut-être le début, pour sa rédactrice, d’une aventure littéraire dont elle semble en tout cas en avoir les moyens… A l’incipit de «l’Histoire…», une bonne scène de plusieurs pages ouvertes sur une jeune femme en mouvement, courant au bord de la Garonne, à Toulouse, non loin de son Pont-Neuf. La demoiselle (qu’importe son état civil), la narratrice, fait du «running», spécifie-t-elle. Elle s’arrête, on la croit à bout de force, l’effort lui enflamme la tête et l’esprit, mais c’est pour une plus forte relance sur un autre genre de parcours. En 14 chapitres, 300 pages et un épilogue pour signaler son retour à l’épreuve physique et qu’elle «continue à courir», elle nous filera la métaphore connue, mais poétiquement réussie, de la course comme une allégorie de la vie et comme exercice intellectuel. «Quand on n’a plus de jambes, il reste le reste», convient-elle, haletante de sueur, les muscles en tension. Son itinéraire est d’une telle intensité qu’au relâchement, notre coureuse se transforme en narratrice de fond, qui, en transpiration-respiration, va «se prendre la tête dans la Grande Bleue. Les figues et les grenades au cœur», quitter mentalement sa piste de joggeuse et se transporter par la pensée jusqu’à l’enfance, les séjours édéniques qu’elle passait en Algérie, pays de ses parents immigrés, territoire ou géographie des origines, entre Aïn Taya et Leveilley qu’elle restituera sous le regard magnifié et magnifique d’une fillette se rappelant des premières piqûres d’oursin, des tantes piaillant d’intelligence et de débrouillardise, du brouhaha poétique du petit peuple algérois…

Mémoire en fleuve, roman migratoire…
«Ces deux lieux si différents formaient le binôme de mes vacances d’été», se livre-t-elle. Ils sont l’histoire et la géographie d’une vie éclatée et d’un passé remontés comme ce fleuve occitan à proximité au rythme de sa course pédestre, une belle métaphore encore pour signifier un retour à une mémoire familiale qu’elle «déplie», «inspire» et «expire», et où «dans chaque graine de souvenir, il y a mille souffles» par lesquels elle impose sa voix.
En italique ! Pour reconstituer un territoire entre permanences et ruptures, entres dunes et vagues, bonheurs simples et souffrances tenaces, entre ombre et soleil, et dérouler la saga d’une tribu peuplée de femmes extraordinaires (qui auraient mieux gagné en épaisseur et en description) et d’hommes ballottés au gré du destin, des époques, des tourments intimes et des grands vents de l’Histoire. Pour la distinguer surtout (la voix) de celles des deux autres principaux protagonistes, le grand-père Amar, qui a connu les tranchées de la Seconde Guerre mondiale, qui dit oui, qui dit non, mais qui, lucidement, n’en fait qu’à sa tête comme le Bartelby de Melville, le père Brahim, un exalté et un révolté-né qui a rejoint le FLN de la Guerre d’Indépendance sans être du butin.
Un père et un fils, donc, première et deuxième génération d’Algériens en France ; deux êtres d’un même sang, mais que tout sépare sauf l’exil où ils échouent sans se rejoindre vraiment, après les épreuves subies et les illusions englouties. Le premier avant 1962 en région parisienne, le second après, qui s’auto-bannit en pays toulousain, ultérieurement à un début de carrière dans les Douanes qui vire au dégoût. Leur arrivée dans l’ex-pays colonisateur est, pour le fils surtout, une souffrance et la conclusion de déceptions dont l’ampleur est rendue par Dahmane El Harrachi évoqué dans le roman. Sa musique «n’est pas pour se détendre», elle est pour «ceux qui font de l’hypertension» et les «claqués du cœur», tout y est dit pour décrire la «guerre intérieure» de Brahim et de tous ceux qui ont fait la «harga» avant l’heure. On bascule presque dans le roman migratoire ou beur des chantiers du bâtiment, des «têtes du réveil au petit matin et du mauvais café», des regrets qui libèrent la parole de ceux qui sont dans la «double absence» décrite par le sociologue Abdelmalek Sayad ; des cités lugubres. «En Algérie, nous avions les champs et la mer pour recoudre nos tristesses. Ici les bâtiments semblent se lamenter en s’étirant vers le ciel». Dans les HLM, «tout est fait pour minimiser le bonheur. C’est une barre en acier, de celles qui frappent sur le moral aussi, aussi fort que l’Histoire». «L’effet ne s’en ressent pas tout de suite», lâche la narratrice. Jusqu’à ce qu’elle fasse roman et accouche d’une nouvelle génération, la troisième qui aspire à quitter les marges et sait trouver ses mots.

Yasmina Azzoug, l’Histoire et la Géographie, Alger, Chihab Editions – 1 350 DA