Le goût pour l’histoire est-il une affaire de mode ? Les signes, chez nous, n’en manquent pas. Depuis un temps certain, ils manifestent un réel engouement pour les choses du passé. Les plus voyants sont malencontreusement à la hargnerie d’opinion ou à la polémique injurieuse. Les médias sociaux et les télés privées s’en sont faits une spécialité et s’érigent comme partout ailleurs en manufactures de vaines conjectures, en fabriques de basses histoires sur des sujets sérieux, de «clashs» et en tribunaux prêts à frapper tout et rien, jamais sans danger pour le désigné coupable. A chaque époque, son bûcher même quand la nôtre est à la prison pour les simples hâbleurs et les bravaches… Mais qu’on se le dise : la question posée, ici, est à séparer du défoulement – bien dangereux – qu’ont certains à délivrer des jugements vides de sens sur des acteurs et des faits de l’histoire. Elle est plus tranquillement motivée par la lecture de deux premiers romans publiés par Casbah Editions, deux fictions pour des lectures d’été et où le passé figure en tout ou en partie dans l’ossature de leurs récits respectifs.

Par Nordine Azzouz
La première, «La Kafrado», déjà bien médiatisée, est écrite par Malika Chitour Daoudi, une auteure dont c’est la première tentative de roman après qu’elle eut pris goût à l’écriture «par jeu sur Facebook en imaginant des histoires pour les portraits de la plasticienne Farida Meghni. Chaque portrait de femme m’inspirait et me parlait. Jusqu’à ce que ces héroïnes ‘’s’invitent’’ dans sa vie», dit-elle. Son histoire est celle de Francesca, une sicilienne rebelle débarquant à Annaba aux premières décennies de la colonisation française flanquée de Dorato, une servante et compagne venue on ne sait comment auprès d’elle de son pays dogon, pour faire souche en terre conquise en épousant la cause des «indigènes» et en se liant d’amitié avec eux contre les colonisateurs.
On peut d’un point de vue historique discuter de l’invraisemblance des faits relatés qui composent le récit, mais on est dans une construction qui n’est ni historique ni même celle du roman historique ; quelque chose qui serait du domaine de l’irréalisation du réel colonial. On est dans quelque chose qui ressemblerait à de l’exotisme à rebours ou plutôt à un «transfert culturel» et à un métissage des cultures dont la finalité n’est rien d’autre que le désir d’écrire même avec un téléphone portable et de raconter une histoire à celui ou celle qui veut bien la lire, pas autre chose, mais avec l’appétence de celle qui veut séduire et gagner un public déjà-là, semble-t-il.
«Le retour de mes lecteurs est élogieux. Ils sourient en en parlant, ce qui est pour moi un bel indicateur. La Kafrado a été rédigé de manière frénétique; comme dans l’urgence. Je l’ai écrit sur mon cellulaire, oui, tout le roman. Il fallait que je garde le lien avec les héros de mon roman Leur lâcher la main en les confiant à mon éditeur a été aussi déchirant que le premier jour de séparation d’une mère et de son enfant», confie Malika Chitour. Son histoire, elle en a eu l’idée «il y a vingt ans». Quand «une femme m’a parlé de son aïeule qui a jeté une poignée de sel en quittant son île italienne, pour fuir la misère, j’ai tout de suite senti que je la tenais cette histoire ; pour lui donner vie, cela a duré neuf mois et ce n’est pas une blague». Ce même désir d’écriture anime la deuxième fiction, «Meurs, tu vivras plus heureux» d’Ahmed Brahimi dont c’est également le premier essai romanesque et qui, comme pour celui la créatrice de «La Kafrado», révèle un auteur en formation et un raconteur en quête de sa vocation, enfin, et d’un retour à sa condition naturelle : «En fait, ça a toujours été très clair, aussi présent dans le ciel de ma vie que le soleil de midi : Lire et écrire, j’avais toujours aimé faire ça, depuis ma tendre enfance ; et je pouvais le faire pendant des heures sans jamais me lasser ! Il m’a fallu quelques années encore pour vaincre cette voix dans ma tête qui ne cessait de marteler (…) : écrire, sortir un livre, c’est dur, c’est pour les autres ! «Dans la tradition hindouiste on parle de Dharma. Ce qui implique d’écouter son intuition pour trouver un sens à notre vie et notre meilleure place (…) Chacun dans ce monde porte en lui un talent particulier qui, s’il le nourrit et le développe, lui permettra de devenir la meilleure version de lui-même et de contribuer positivement à l’équilibre de son entourage. Et comment que je l’ai découvert mon Dharma !», se livre-t-il sans autre prétention que d’écrire un deuxième roman dont le projet n’est pas loin d’aboutir, selon ses propos.
«Meurs, tu vivras plus heureux» raconte l’histoire d’un candidat au suicide, Nabil, sauvé de la mort par Salah, un personnage à l’allure d’un Zorba local, nettement moins épais et moins fascinant que le vrai, mais de cette truculence certainement bien algérienne des gens qui ont tout en n’ayant rien de ce que possèdent les autres ; aucun bien sauf celui de vivre leur vie telle qu’elle est, en l’affrontant avec la dérision du sage. A la différence de «La Kafrado», texte tramé de bout en bout entre les fils d’une époque historique précise, ce roman traite en partie seulement la séquence de la «décennie rouge» et du terrorisme islamiste massif. Il l’aborde comme dans une abréaction à ses traumatismes. «Comment oublier cette période ? Je pense que tout algérien qui a connu cette décennie a besoin d’exorciser d’une manière ou d’une autre les douloureuses et honteuses images qu’il porte en lui de cette période sanglante ! Ces années de braise m’ont particulièrement marqué parce que je les avais traversées adolescent. Mon père qui était routier, a bravé les routes obscures pour nous, afin qu’on ne manque de rien. A chaque fois qu’il nous quittait, on avait le sentiment de le voir pour la dernière fois.»
Chez Ahmed Brahimi, comme chez Malika Chitour Daoudi où le cadre historique est plus affirmé et plus élaboré, c’est la fiction qui est pourtant le moteur réel d’une écriture entre divertissement et prétention artistique qui pourrait se réaliser avec les prochains textes promis à la publication. Les deux romanciers, chacun selon son tempérament et ses capacités propres, n’ont à ce propos pas du tout peur de l’heureuse folie de raconter et du risque de la critique qui la talonne. Ils représentent peut-être un courant de nouveaux auteurs décomplexés qui peuvent laisser une trace littéraire – qui sait – et trouvent chez Casbah Editions un soutien qui fait de cette maison, aujourd’hui, l’une des plus dynamiques du champ.

n Malika Chitour Daoudi, «LA KAFRADO», un nouveau départ, Casbah Editions, Alger 2021, 750 DA
n Ahmed Brahimi, «Meurs, Tu vivras plus heureux», Casbah Editions, Alger 2021, 700 DA