« J’aime les délires mortels. J’aime Visconti et les époques troubles… La décadence m’attire. Elle amorce un monde nouveau et pour moi, le combat d’une société prise entre la vie et la mort est absolument magnifique à observer ». Cette déclaration d’Yves Saint-Laurent fait deviner une vie tourmentée. Dans un roman passionnant, Marianne Vic va s’attacher à remonter le fil de vie du couturier, qui s’apparenterait à un véritable chemin de croix. A coups de points de croix, bien sûr, histoire de rester le doigt dans le dé.

Par Dominique Lorraine
Mais qui aurait pu deviner que cet enfant malingre né à Oran, en 1936, dans une famille (maternelle) dysfonctionnelle au possible, allait devenir ce couturier célèbre qui éclabousse le monde de son talent, de son génie ? « Tout a commencé en Algérie. Quelle est la mémoire dont il porte le fardeau ? Celle du contexte colonial et celles des femmes de sa famille qui ont survécu à cette violence. » Sa grand-mère Marianne, venue d’Espagne avec son père pour fuir la misère et s’installer à Oran, fut victime d’un viol incestueux : « L’amour n’est pas notre destin » répétait-elle. Tout comme sa mère Lucienne, violée elle aussi. Volage, elle tomba enceinte et on la maria prestement à Charles Jules Mathieu, dit Saint-Laurent, dont les ancêtres venaient d’Alsace et qui fut un mari tout aussi volage. « Tous deux menèrent une vie légère que d’aucuns qualifieraient de dissolue ». Toute la famille vivait dans une grande maison sur le « Plateau », près de ce qu’on appelait péjorativement « le village nègre ». Ce passé fut si lourd à porter que devenu célèbre, sa biographie devint hagiographie : « Ils ont masqué les embarras de la vie du couturier pour construire un génie de son temps, Français en Algérie, bien né. Pas le descendant d’exilés de la faim, ni le fils d’une débauchée. » (sic) Ces évènements tragiques hantèrent Yves Saint-Laurent toute sa vie. Dès lors, comment surmonter ce destin marqué dès le départ par le sceau de l’opprobre. D’autant que le jeune Yves fut, à son tour, victime d’une agression sexuelle : « L’enfant a perdu ce qui demeurait de son innocence. L’adolescent a gagné la souffrance et la jouissance ». C’est de sa très coquette mère qu’il tint ce goût pour la couture. Mais aussi de sa tante Renée qui lui a fait découvrir le monde de l’art en le traînant au théâtre. A Oran, il aura détesté la condescendance de ses parents envers les Arabes, encore plus quand ceux-ci les appelaient « les bicots », « les bougnoules » et quand ils étaient énervés « les crouilles ». Dès lors « Yves n’a d’autres choix que la fuite. A leur insu, ses parents sont devenus des monstres ». Il réussira à convaincre ses parents de le laisser partir à Paris. Il arrivera donc dans la capitale française où il se sentira plus comme «un pied-noir honteux » qu’un Rastignac à la conquête de la Ville Lumière.

« Un jour j’aurai mon nom qui brillera sur les champs Elysées »
En 1954, il suit les cours de l’Ecole de la chambre syndicale de la couture parisienne. Là, remarqué par un assistant, il glana ses premiers galons, dessinateur, puis responsable de collections chez Christian Dior. « Regarde, c’est un miracle, un lycéen de dix-huit ans fraîchement débarqué d’Afrique du Nord, dessine comme toi. De ma vie, je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi doué. » Quelques péripéties et une poignée de déceptions plus tard, grâce à son compagnon Pierre Bergé, Yves Saint-Laurent réussira à créer sa propre maison de couture, YSL en 1961. Une aventure qui durera quarante ans. Dans les années soixante-dix, Yves et Pierre s’installèrent dans un grand appartement cossu, rue de Babylone, dans le bourgeois 7e arrondissement de Paris. « La quête d’honorabilité d’Yves sera inversement proportionnelle à la transgression de ses parents. Il cherchera ce qui faisait défaut à sa famille : une respectabilité qui exige l’argent. Yves a voulu à tout prix devenir riche, pour venger les opprobres de sa jeunesse ». Mais derrière cet homme public admiré et riche se cache un autre, en proie, lui, à ses démons. Le complexe de sa naissance, les non-dits des violences familiales, son enfance dans une Algérie coloniale, l’absence d’amour maternel, en font un homme maniaco-dépressif, cruel, hautain qui s’abîme dans l’alcool, la drogue et les dragues sauvages ; Yves Saint-Laurent ne sera jamais heureux. Epuisé, malade, désabusé, Yves Saint-Laurent jette l’éponge et, le 7 janvier 2002, il annonce à la presse son retrait du monde de la mode.

L’Algérie ne l’aura jamais quitté, le marquant durablement
Yves Saint-Laurent est « un enfant de l’Algérie française moribonde portant la charge du déclin de l’empire colonial et celles de toutes les exactions menées en son nom ». Et Marianne Vic d’évoquer des faits historiques qui n’ont pu laisser Yves Saint-Laurent indifférent, allant jusqu’au refus du jeune couturier d’être envoyé se battre en Algérie : les premiers attentats du FLN, la disparition de Maurice Audin et l’exécution de Fernand Yveton, en décembre 1957, la sortie de « La Question » d’Henri Alleg la publication du « Manifeste des 121 ». Tout cela l’amènera même à exécrer sa famille oranaise qui fricotait avec l’OAS (le père cache des armes à la cave) et sa sœur Brigitte, « figée dans son passé récent de militante pro-OAS » nostalgique de l’Algérie française.
Chez lui, sur sa table de chevet, à côté d’un livre de Proust, se trouvait une biographie de… Zidane, sa dernière obsession. Yves Saint-Laurent avait rencontré le célèbre footballeur lors d’un défilé YSL, en 1998, en ouverture de la Coupe de monde du foot. « Pour la première fois, il croise un Dieu vivant plus ovationné et plus connu qu’il ne le sera jamais ».
Après une vie faite d’autant de hauts que de bas, Yves Saint-Laurent tirera le rideau en juin 2008. A ses funérailles, on se presse comme à une première de théâtre ou à un défilé de mode. Et c’est dans le jardin de son ryadh, à Marrakech, que ses cendres ont été dispersées, mais l’Algérie ne l’aura jamais quitté, le marquant durablement.
Si Marianne Vic connaît si bien Yves Saint-Laurent et les secrets familiaux et que le récit est si poignant, c’est qu’elle est sa nièce. Celle qui déjeunait chaque semaine avec son oncle, dans un restaurant luxueux. Ils avaient en commun une enfance sans amour maternel. Elle décrit ces tête-à-tête avec beaucoup d’humour. Quand elle lui demande la robe de Sissi tout en crinoline pour un bal, il lui confectionne celle d’Elisabeth d’Autriche, un costume d’écuyère, une longue jupe noire avec une cravache. Malaise : « Elle n’est plus la nièce de son oncle, mais objet du fantasme de Saint-Laurent ».
« L’auteur […] a cherché ce qui distingue Yves Saint-Laurent de sa gloire », dit Marianne Vic à la fin du roman. Un exercice douloureux sans doute, pour se réapproprier son histoire mais aussi cathartique, qui fait du « Prince de Babylone » un roman fort et puissant. Plein d’éclats malgré ces noirs desseins qui ont jalonné l’existence de YSL.
D. L.