Un cri d’amour ! Voici peut-être la seule exclamation possible pour rendre honnêtement compte du beau texte que vient de publier aux éditions Hibr le poète, écrivain et journaliste Lazhari Labter. Dans « Laghouat, la ville assassinée… », cependant, le cœur de l’auteur pour cette ville bat avec esprit. En sus du sentiment de l’aimer et de la chérir, ses battements nous font prêter l’oreille à un autre ordre, plus stable, qu’on entend comme le chant d’une mémoire longue, en prise avec l’Histoire, et qui a eu depuis longtemps envie de… transmission.

La rencontre de passation se fait sous nos yeux dans un livre à l’esthétique protéiforme qui nous emmène avec maestria, et à des degrés divers dans des genres aussi différents que l’autobiographie, la légende, le conte ou le témoignage direct ou indirect de ceux qui ont vécu ou subi les évènements, vers l’une des plus terribles séquences historiques qu’a connues Laghouat depuis le début du XIXe siècle . On parle, ici, du siège puis de la prise de la ville par les troupes de l’armée coloniale française en 1852 , un «assassinat» selon le titre de l’ouvrage de Lazhari Labter où il raconte par le roman l’horreur de ce qui s’était passé à cette époque: la destruction quasi-totale de la cité et le massacre de ses habitants dont «le décompte macabre (…) donna environ 2 500 morts dont il fallut se débarrasser des cadavres au plus vite (…) n’importe où, n’importe comment…». Tout y est pour raconter l’effroyable boucherie, jusqu’à ces «appendices» qui nous sortent de la fiction historique proprement dite mais qu’on lit comme des annexes inséparables d’elle, en raison de leur contenu.
Ce sont, en effet, des parties choisies de récits d’expédition d’officiers de la coloniale avant la prise définitive de Laghouat comme ceux, descriptifs et de repérage à des fins militaires, rédigés par le général Guillaume Stanislas Marey Monge en 1844, le lieutenant-colonel Eugène Daumas en 1845 ou, plus tard, en 1857, de fragments de comptes rendus d’observation scientifique comme celui du géographe et explorateur d’origine irlandaise Louis-Alfred Oscar Mac-Carthy. D’autres pièces analogues attestent du déroulement du massacre sous la plume des coupables qui l’ont organisé, les généraux Pélissier, Randon, De Ladmirault, Du Barail… D’autres, encore, sont nettement plus tardives comme celles, datant de 1905, que l’auteur (qui est aussi le narrateur) est allé chercher chez J. Huguet, médecin et ethnologue ou, même de 1960, qu’il est allé trouver dans l’un des ouvrages consacrés à l’Algérie par Emile Dermenghem, Le pays d’Abel, le Sahara des Ouled Naïl, des Larbaâ et des Amour. Le recours par Lazhari Labter à tous ces documents et ouvrages, dont la liste est trop étoffée pour être citée ici dans son exhaustivité, atteste de sa volonté d’avoir fait des recherches, longues et patientes, pour aller jusqu’au bout d’un projet romanesque dont le sujet est de cerner comme dans un kaléidoscope, par le menu détail ou presque, l’ampleur de la tuerie et de l’exode qui s’ensuivit dans une ville algérienne qu’il connaît bien pour y avoir vu le jour et qu’il n’a jamais quittée même s’il n’y vit plus véritablement, multipliant ainsi les visites des familles dans une cité qui l’habite par ses origines, son patrimoine et sa culture et qui le hante aussi par ses profondes souffrances antérieures (et les médiocrités dont on l’accable aujourd’hui, mais passons).
Après l’«anéantissement», un chant détonnant d’espoir et de résurrection
Le texte à travers lequel il nous raconte cette année 1852 – «3am el Khalia» ou de l’anéantissement – et au milieu duquel il nous livre des portraits saisissants des officiers français qui ont assiégé et occupé Laghouat, notamment celui du général Yusuf (Joseph Valentini de son vrai nom) reste toutefois construit principalement autour et à partir du récit de voyage que nous a laissé de cette période et de son séjour à Laghouat, en 1853, une année après le «génocide», Eugène Fromentin dans «Un été dans le Sahara». De sa relation avec l’illustre homme de lettres et de couleurs (Fromentin était peintre aussi), on devine chez notre romancier une admiration littéraire, née d’une lecture de jeunesse qui s’est vraisemblablement renouvelée au fil des années et des décennies pour se muer en objet de réflexion et de dénonciation des crimes coloniaux français qui ont été commis en Algérie du XIXe siècle. Il est question aussi de faire appel à un écrivain qui n’était pas de guerre et dont le «point de vue» consulté et assumé dans le titre même de son livre est celui d’un observateur honnête.
Dans «Un été dans le Sahara», c’est repris in-extenso par Lazhari Labter, Fromentin rapporte de l’extermination qui eut lieu moins d’une année avant son arrivée à Laghouat un témoignage et une description, bien sûr, implacables du désastre qu’on lui a fait subir : « Quand on eut enfui tous les morts, il ne resta presque personne dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient pris la fuite et s’étaient répandus dans le Sud (…) Les chiens eux-mêmes épouvantés, privés de leurs maîtres, émigrèrent et ne sont pas revenus».
Il écrit et décrit, comme s’il la peignait, l’atrocité dont il a vu la trace et le sang encore frais. Et s’il n’est pas le seul à avoir fait ce travail, sa position d’illustre témoin, celle d’être un écrivain et artiste sans doute lu et étudié plus que d’autres par Lazhari Labter, lui confère aux yeux de ce dernier le statut particulier de «témoin objectif» (l’auteur le dit dans l’entretien qu’il nous a accordé) et sans parti pris manifeste pour le vainqueur. Quant au vaincu, c’est notre auteur qui s’en charge avec l’affirmation et la responsabilité de «donner» à ses «enfants» son «point de vue» sur un «pan de l’histoire, lumineuse et sombre à la fois de la ville» de leur «aïeux» ; la vénération, aussi, pour la farouche résistance des  Laghouatis à l’époque des faits et jusqu’à la séquence de 1954-1962, décisive dans notre roman national auquel il apporte une modeste mais importante contribution par un roman d’histoire et sur l’histoire, construit de poésie et de légendes comme celle de Saad et Messaouda -dont l’amour (combattant) demeurera en vie même après le cataclysme et la dévastation des troupes coloniales . Puis celle, hagiographique, de leur saint patron.