Le club des lecteurs de la bibliothèque de lecture publique de la wilaya de Tipasa a reçu, la semaine dernière, Djoher Amhis-Ouksel qui a décortiqué les livres de la défunte Assia Djebar, une œuvre imprégnée de sa vie et son combat pour sortir du patriarcat et de l’enfermement des femmes.
Dans son livre «Assia Djebar, une figure de l’aube», Djoher Amhis-Ouksel, a expliqué que ce livre est dédié à l’écrivaine, sorti en 2016 dans la collection empreinte de Casbah édition, une collection qu’elle a initiée pour faire découvrir le patrimoine littéraire du pays et tordre le coup à une croyance qui veut que les jeunes ne lisent pas et ne s’intéressent pas à la littérature.
Djoher Amhis-Ouksel évoque, dans le livre de 142 pages, le palmarès prestigieux de l’écrivaine et revient sur son parcours académique, ses œuvres et ses trajectoires en commentant les nombreux romans très inspirés de sa vie de femme.
A l’ouverture de la rencontre l’écrivaine raconte qu’elle a, durant toute sa vie, fait la promotion de la lecture en tant qu’enseignante et formatrice et depuis sa retraite et n’exerçant plus, elle a poursuivi sa passion et initié une collection intitulée «Empreintes » avec la publication d’une dizaine de livres pour que les jeunes connaissent leur patrimoine littéraire qu’ils n’ont pas eu la chance d’apprendre à l’école.
Je trouve que ce serait dommage qu’un Algérien ne connaisse pas des auteurs de son pays, dira t-elle.
Donc, elle a créé une collection avec les éditions Casbah avec une dizaine d’ouvrages sur des auteurs algériens dont Assia Djebar une grande dame de la littérature et je ne voulais pas qu’il y ait une rupture entre les auteurs d’avant l’Indépendance et ceux d’après.
Les auteurs d’avant l’Independance, c’est-à-dire des années 1950, sont des éveilleurs de conscience qui ont eu le courage d’assumer leurs idées en pleine période coloniale et doivent et méritent, par conséquent, être connus en particulier par la jeunesse qui doit être fière de son pays et de son histoire.

Réconcilier les jeunes avec la lecture, son principal souci
Je passe mon temps à faire la promotion de la lecture pour la faciliter aux jeunes, dira-t-elle d’entrée de jeu, afin qu’ils connaissent notre patrimoine et ses valeurs. On se plaint que les jeunes ne lisent pas, ce n’est pas de leur faute, l’école a été une faille, selon elle.
Cette collection «Empreintes» est dédiée aux jeunes pour valoriser leur patrimoine, pour connaître leur histoire et pour leur faciliter la lecture. «Nous ne sommes pas tombés du ciel, nous avons un passé riche, une culture plurielle et une histoire dont nous devons être fiers, il s’agit de notre identité. Nous ne refusons pas les autres cultures, mais un socle culturel solide est un rempart contre les invasions culturelles. Mon idée c’est d’ouvrir l’esprit des enfants, si on ne leur a pas appris à s’ouvrir, à réfléchir, à faire preuve d’esprit critique, c’est la porte ouverte à toutes les invasions culturelles ».
L’auteure a commencé par une dizaine de livres pour les mettre à la portée des jeunes dont « La Colline oubliée » de Mouloud Mammeri, ensuite Mohamed Dib et son œuvre « Dar Sbitar ou la grande maison », sur Malek Houari, décédé en 2001 inconnu alors qu’il a une magnifique plume, sur Taos Amrouche. Elle a poursuivi sa mission en faisant connaître aux jeunes l’œuvre de Tahar Djaout, de Rachid Mimouni et d’Abdelhamid Ben Hedouga. Ce sont des gens qui, dans des temps difficiles, souvent durant la colonisation, ont eu le courage de donner une existence et une voix aux Algériens qui n’existaient pas dans les temps de la colonisation » raconte t-elle.

D’où vient l’intérêt de consacrer un livre à Assia Djebar ?
« J’ai voulu consacrer le dernier livre à Assia Djebar, académicienne et saluée dans le monde entier, car j’ai trouvé scandaleux qu’elle ne soit pas très connue en dehors des cercles des initiés et de lui rendre vaguement hommage à certaines occasions. Ce n’est pas parce qu’elle a écrit en français qu’il faut l’effacer de la mémoire, il faut lutter contre cette tentation idéologique ».
Pour elle, l’œuvre d’Assia Djebar est immense, et c’est pourquoi elle a tenté de décortiquer une douzaine d’ouvrages, pour ouvrir la voie à la lecture de ses œuvres, dont le livre «Nulle part dans la maison de mon père», un ouvrage autobiographique où elle raconte la difficulté d’aller à l’école française dans un contexte colonial et la difficulté aussi d’échapper au pouvoir patriarcal. Elle a enchaîné sur « Loin de Médine » un livre dont on n’a pas beaucoup parlé et qui était d’actualité à sa sortie. Elle explique qu’Assia Djebar avait été très courageuse d’aborder le problème de la vérité historique des femmes au début de l’Islam et d’expliquer que le messager accordait une grande place aux femmes. Elle a travaillé, aussi, sur «La Femme sans sépulture», un hommage à Zoulikha Ouadaï, une moudjahida de la région de Cherchell, décapitée par les forces coloniales auxquelles elle a donné du fil à retordre et dont la sépulture n’a jamais été retrouvée.
L’œuvre et la thématique des livres d’Assia Djebar, souligne la conférencière Djoher Amhis-Ouksel, est dominée par son parcours personnel et la condition des femmes musulmanes faite de claustration, d’enfermement et d’impossibilité de s’affranchir des contraintes de la domination masculine.
Désignant cette grande femme de lettres comme une intellectuelle engagée, une romancière d’envergure universelle, mais également comme une observatrice lucide et intransigeante de la société algérienne. Assia Djebar explique-t-elle, évoque la langue de Molière comme celle de l’autre, mais qui lui a permis d’avoir une distance pour parler des sujets tabous et casser les barrières mais aussi une ouverture sur l’universel ce qui l’a enrichie culturellement. La maîtrise des langues étrangères a favorisé son épanouissement personnel, tout en gardant en mémoire le berbère des montagnes du Chenoua qu’elle s’est réapproprié dans le film «La nouba des femmes du mont Chenoua » et l’arabe de sa ville et de son enfance.
Toute l’œuvre de Djebar porte, comme un leitmotiv, le thème de la condition et du statut de la femme depuis la nuit des temps et particulièrement depuis l’avènement de l’islam avec, bien sûr, l’espoir d’impulser le changement.