Le recueil de nouvelles «Amel et ses sœurs», de Leïla Souidi, publié une première fois en France, en 2015, aujourd’hui disponible en Algérie aux éditions «El Ibriz», propose au lecteur, à travers vingt récits de femmes, largement inspirés de personnages et d’histoires réels, glanés par l’auteur dès l’adolescence, puis durant ses études et sa carrière professionnelle.

* Des nouvelles qui «témoignent» sur les non-dits de notre société, qui racontent un quotidien vécu par des femmes et «refoulé au plus profond d’elles-mêmes», car en parler «n’est pas convenable», nous explique la nouvelliste.
En effet, si chaque ouvrage dévoile une partie, ou un aspect de la vie de son auteure, «Amel et ses sœurs» est bien plus que cela pour Leïla Souidi. Elle explique que son objectif avait été avant tout « de transmettre un vécu à ses petits-enfants,  d’aborder l’évolution d’une société dès les premiers jours de l’indépendance à aujourd’hui, mais, également, de démentir l’idée répandue que « c’était mieux avant », à l’occasion d’une rencontre organisée récemment à la librairie «MediaBook» de l’Entreprise nationale des arts graphiques (Enag) autour de son recueil. Elle relate en ce sens : «J’avais dix ans à l’indépendance, j’ai fait partie de la première génération aller à l’école de l’Algérie libre et indépendante.» Ce sera dès ses premières années d’école qu’elle constatera que sa classe ne comptait que «cinq ou six filles, et il arrivait très souvent que certaines partaient et ne revenaient plus après leur mariage».  En marge de cette rencontre, elle nous confie, qu’« aller à l’école n’était pas  chose facile. Je me rappelle d’une institutrice qui avait reçu des pierres, ses propres élèves refusaient sa présence », ajoutant que «dès cette époque, des filles de mon villages ne pouvaient pas sortir sans porter de voile, on ne respectait pas une femme sans voile (…) Souvent, on entendait que des femmes était battues, parfois, jusqu’à la mort». Ces situations et «faits divers» récurrents seront ainsi à l’origine de l’engagement féministe de l’auteure.
Un militantisme qui se manifestera clairement durant les années 1970. «Souvent des femmes venaient me raconter leurs problèmes, j’ai joué le rôle d’une assistante sociale», nous affirme-t-elle. Quant aux nouvelles du recueil « Amel et ses sœurs», qu’il convient de lire comme des témoignages plus que des nouvelles, elles abordent des questions telles que les mariages arrangés, les inégales répartitions des richesses, le divorce, la répudiation mais aussi des questions encore taboues, telles que les avortements clandestins, les relations extraconjugales ou la polygamie.

L’écriture pour témoigner et militer  
 «J’ai voulu raconter une misère qui ne se dit pas (…) Je voulais que ces souffrances ne soient pas oubliées. Les mémoires se perdent et tout ce qui a été vécu sera perdu si on ne l’écrit pas (…) Se taire signifie que nous garderons seulement un traumatisme intérieur sans savoir le définir». Il est à souligner que chaque nouvelle porte comme  titre un prénom féminin, Kenza, Dalila, Meriem… des amies ou des connaissances, souligne l’auteure. La première nouvelle « Amel », qui donne également le titre au recueil, fut ainsi une amie d’enfance, dont l’histoire a visiblement marqué Leïla Souidi. Elle nous confie avec beaucoup d’émotion : «J’avais 15 ans, elle était brillante à l’école et rêvait de faire carrière (…) On l’avait demandé en mariage et sa famille avait accepté sans rien lui dire. Pour eux, c’était une très bonne chose, mais elle, elle voulait autre chose. Je l’ai revue plus tard, elle était toujours triste, on avait tué en elle toute volonté.» Cet ouvrage met ainsi en avant  plusieurs aspects majeurs de l’évolution de la société algérienne, en plus de l’engagement de l’auteure à travers ces témoignages. Leïla Souidi nous explique ainsi que les récits qu’elle dévoile ont eu lieu entre 1962 et 2014. Elle nous annonce par ailleurs qu’elle prépare un prochain roman, où il sera notamment question de la persistance de la polygamie dans notre société. Celle-ci -comme d’autres- ne pourra trouver de solution de manière globale. «Tant qu’il n’y a pas abrogation de la polygamie il ne peut y avoir de discussion. Nous ne pourrons pas nous considérer comme des citoyennes à part entière», précise ainsi l’écrivaine. Elle ajoute cependant que «changer des lois n’est bien sûr pas suffisant (…) En fait, nous avons besoin d’une évolution globale.  C’est cela qui fait changer les choses. Je pense que si un tel phénomène a diminué aujourd’hui, c’est avant tout du fait que les femmes travaillent et ne sont plus prêtes à
accepter certaines choses sans rien dire».