Qu’est-ce que le féminisme en Algérie ? Où en est-on sur la question des droits des femmes et de la citoyenneté dans le pays ? Ce sont ces questions et d’autres qu’on a posées à des femmes de combat pour les droits des Algériennes. Leurs réponses ne sont jamais empreintes de défaitisme ni d’optimisme béat. Si elles ne renient pas les acquis et les victoires arrachés de haute lutte, elles s’alarment de la fragilité de ces conquêtes dans une société en situation de crise aiguë et de manque de repères solides face à un pouvoir politique, peut-être convaincu des vertus de l’égalité en droits et devoirs entre femmes et hommes, mais qui agit selon ses intérêts en fonction des rapports de force observés…


Propos recueillis par Leïla ZAIMI et Amel Hadjadj

Fatma Boufenik (Militante féministe, fondatrice de l’association «Femmes algériennes revendiquant leurs droits» (FARD) et directrice bénévole du Centre d’accompagnement des femmes et des filles victimes de violences», Maîtresse de conférences Université Oran 2 et experte en genre et développement)
Définition du féminisme : Le féminisme est un processus pour le changement pour un projet de société moderne, civil, égalitaire entre les femmes et les hommes. Le déclencheur de ce processus sera une prise de conscience que les inégalités, aussi bien formelles (lois) qu’en termes d’accès réel aux droits fondamentaux de la personne humaine (droits), sont dues au système patriarcal dans sa hiérarchisation des rôles entre les femmes et les hommes et qui produit, dans la société des privilèges en faveur des hommes et des vulnérabilités pour les femmes (stéréotypes, préjugés, discriminations, violences et féminicides). La posture de féministe est, pour moi, cette prise de conscience qui se traduit par des prises de positions politiques (individuelles, citoyenne, action partisane) et qui impliquent l’intervention de terrain pour le changement sociétal égalitaire, à tous les niveaux : famille, école, espaces publics, médias, institutions étatiques et organisations de la société civile. Cela paraît irréalisable, alors que c’est quand chacun de nous s’engage pour une égalité formelle (plaidoyer pour des lois égalitaires) réelle traduite par l’accès aux droits fondamentaux civils, politiques et socio-économiques, et effective, par des politiques publiques basées sur les égalités et la justice sociale.
Où en est-on dans le combat pour l’égalité des droits des femmes ? Des avancées mitigées et des difficultés ! Tant que le code de la famille ne sera pas abrogé et remplacé par un code civil et égalitaire et sans loi spécifique (ou loi cadre) contre toutes les formes de discriminations et les violences faites aux femmes et aux filles, nous serons dans «avancez à l’arrière». Les associations féministes ont des propositions prêtes et la société, par certains aspects, est plus avancée que les institutions étatiques. Que chacun prenne ses responsabilités en rappelant que les pouvoirs publics sont mis devant leurs responsabilités de redevabilité pour que l’égalité soit effective, ni un slogan ni des manœuvres conjoncturelles et électoralistes !

Les acquis des mouvements féministes ? Déterminées, visibles et organisées. Ce qui se traduit en appropriation de ses idées et de ses actions dans la société. Elles ont gagné en reconnaissance, en solidarité et des jonctions et synergies avec la société profonde. Le féminisme est de moins en moins un mot tabou et n’est plus perçu uniquement au sens péjoratif. Ceci est dû au fait que ces mouvements sont portés par des femmes, et aussi des hommes, de toutes les classes de la société et surtout des milieux populaires, des étudiants, des militants de terrain. Leurs visions, leurs actions, leurs discours et leurs quotidiens sont dans l’intransigeance et la cohérence pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

Quels sont les projets des féministes algériennes ? Projet commun : se battre pour construire une société égalitaire dans une société démocratique, moderne, civile avec des lois égalitaires. Ce qui implique une vision stratégique (dont la durée est à long terme) pour le changement des mentalités. Pour y arriver, à moyen et court terme, des actions pour le changement de pratiques et des attitudes au niveau de l’école, en termes d’accès aux espaces publics, des médias, familles et société. Chaque organisation a des actions opérationnelles pour répondre aux exigences à court terme (intervention de terrain) et principalement sur les discriminations et les violences faites aux femmes et aux filles, sur l’autonomisation économique et financière des femmes. Des actions communes, en particulier, dans l’espace public, pour dénoncer les injustices faites aux femmes et aux filles et, en particulier, contre les féminicides qui deviennent de plus en plus importants et visibles et d’interpeller les pouvoirs publics pour leur silence et déni, pour une vie digne et sans violences pour les femmes et les filles. Des coalitions se réalisent selon le contexte, les moyens et nos différences.

Femmes algériennes et citoyenneté ? Mon commentaire sera le titre d’un ouvrage collectif apparu il y a déjà plus d’une décennie, «Une citoyenneté en devenir». Le processus est en place, un bon chemin est parcouru. Nos engagements, notre persévérance et l’endurance permettront que les Algériennes auront le statut de citoyenneté pleine et entière : formelle (loi égalitaire) réelle (égalité des chances en matière d’accès aux droits fondamentaux) et effective par l’achèvement du processus de l’égalité.

Amina Cheballah(Association Tharwa n’Fadhma n’Soumer)
Quelle est votre définition du féminisme ? Pour moi, le féminisme représente toutes les actions ou réflexions entreprises afin de définir, promouvoir et atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. La mise en place de lois civiles égalitaires entre les femmes et les hommes par une lutte axée sur le changement de la situation juridique des femmes qui, conjuguées à une meilleure situation économique seraient propices à une modification des mentalités prévalant dans notre société.

Où en est-on dans le combat pour l’égalité des droits des femmes en Algérie ? Le combat pour l’égalité des droits des femmes en Algérie est au même «espace-temps» que la démocratie dans le pays. Il existe depuis Octobre 88 et il est resté en léthargie quelques années durant «le règne bouteflikien». Il est en constante effervescence depuis le 22 février 2019. Pour nous, la démocratie est indissociable de l’égalité. La déclaration universelle sur la démocratie, adoptée par l’Union interparlementaire en septembre 1997, stipule : «Il ne saurait y avoir de démocratie sans un véritable partenariat entre hommes et femmes dans la conduite des affaires publiques où hommes et femmes agissent dans l’égalité, s’enrichissant mutuellement de leurs différences».

Quels sont les acquis des mouvements féministes ces dernières années ? Pour nous, la désacralisation du «code de la famille» en 2005, qui était intouchable, par des amendements qui ne sont pas des acquis concrets, mais restent un véritable pas en avant pour le mouvement féministe algérien et pour l’abrogation de ce code de l’infamie.
Quels sont les projets des féministes algériennes ? Des lois civiles et égalitaires écrites par les femmes algériennes elles-mêmes !

«Femmes algériennes et citoyenneté», quel est votre commentaire ? Une vraie citoyenneté exige la revendication de l’abrogation du code de la famille qui considère les femmes comme mineures à vie et sous-tutorat, la levée des réserves de La Cedaw aussi, ces réserves qui font de nous «des citoyennes sous réserves». Ces luttes sont le principal moyen d’accès à la citoyenneté pour les Algériennes.

Wissem Zizi (Militante politique et féministe du Collectif libre et indépendant des femmes de Béjaïa)
Quelle est votre définition du féminisme ? Le féminisme est une prise de conscience sur les inégalités et les oppressions que les femmes subissent au quotidien. Etre féministe, c’est pouvoir lutter pour les droits des femmes et pour l’égalité.

Où en est-on dans le combat pour l’égalité des droits des femmes en Algérie ? Le mouvement féministe en Algérie n’est pas un concept, les femmes algériennes ont été de toutes les luttes, depuis la guerre de libération. Ce sont des moudjahidate qui se sont imposées pour avoir leur propre organisation qui était l’UNFA avant sa cooptation quelques années après. Cependant, les luttes des femmes se poursuivront contre les projets de lois discriminatoires, contre la loi interdisant le voyage des femmes en dehors du pays sans tuteur aux années 70, contre le premier avant-projet du code de la famille en 81, suivi par des années de répression et de musellement de toutes les voix, qui finiront par la promulgation du fameux code de famille en juin 84, conférant à l’homme le rôle du chef de famille, place les femmes en seconde zone et mineures à vie. Les militantes féministes n’ont pas reculé malgré les difficultés et la décennie noire, elles ont mené un combat pour les lois criminalisant les violences faites aux femmes, adoptées en 2015 dans le code pénal.

Quels sont les acquis des mouvements féministes ces dernières années ? Le mouvement des femmes en Algérie, aussi timide soit-il, a pu avoir une certaine visibilité et des acquis face à un régime dominant et une société misogyne. Sur le plan juridique, il y a eu des amendements notamment sur le code de la famille en 2005 et l’adoption des lois qui criminalisent les violences faites aux femmes, un énorme pas dans les lois algériennes malgré la clause du pardon. Aussi et le plus important, l’écoute favorable des femmes face au travail de sensibilisation sur la question des inégalités et les oppressions qu’elles subissent.


Quels sont les projets des féministes algériennes ? Continuer à porter les revendications de nos aînées qui sont toujours d’actualité, notamment l’abrogation du code de la famille et mener un travail de sensibilisation afin de construire un réel rapport de force en unifiant les luttes des femmes, les travailleurs, les sans-emploi, les étudiantes… contre cette société qui veut nous imposer un ordre moral et inscrire nos luttes dans une lutte pour la majorité des femmes exploitées et qui porte leurs intérêts à court et à long terme.

«Femmes algériennes et citoyenneté», quel commentaire ? Les femmes subissent une discrimination dans leur citoyenneté. La revendication de réforme ou d’abrogation du code de la famille est l’un des moyens d’accéder à la citoyenneté. Jusqu’à maintenant les femmes algériennes sont otages de leur statut dans la famille et considérées comme citoyennes de seconde zone.

Amel Hadjadj (Représentante de la fondation du Journal féministe algérien)
Quelle est votre définition du féminisme ? C’est l’ensemble des mouvements de luttes pour les droits des femmes, pour une égalité effective entre les hommes et les femmes.

Où en est-on dans le combat pour l’égalité des droits des femmes en Algérie ? Le combat est concentré sur deux axes : la construction du mouvement féministe et son auto-organisation pour créer un rapport de force et de proposition capable d’assurer tous les changements en faveur de l’égalité.
Et le deuxième axe c’est la lutte pour les droits les plus urgents : les lois civiles et égalitaires à travers l’abrogation du code de la famille, la lutte contre les violences faites aux femmes et la prévention des féminicides, ainsi que l’autonomisation financière des femmes.

Quels sont les acquis des mouvements féministes ces dernières années ? Principalement, la scolarisation des filles et la formation des femmes, l’accès croissant aux espaces publics et au marché du travail. Les acquis juridiques tels que les amendements du code de la famille, la criminalisation du harcèlement et des violences conjugales, bien que nous exigeons l’abrogation de la clause du pardon, et revendiquons une loi-cadre. Aussi la loi sur les quotas en 2012, pour appuyer les droits et la participation politiques des femmes, bien que moins garanties par la nouvelle loi électorale qui laisse penser qu’elle vise la parité alors qu’elle n’assure pas du tout l’inclusion des femmes à la vie politique, vu qu’elle ne prend pas en compte les pratiques sociales et les mentalités.

Quels sont les projets des féministes algériennes ? Faire aboutir la lettre ouverte pour la lutte contre les violences faites aux femmes et la prévention des féminicides. Cette lettre porte six propositions qui peuvent porter une stratégie réelle à long terme pour remédier à cette urgence. L’auto-organisation est aussi d’actualité pour créer le rapport de force, rallier les femmes et concrétiser les objectifs : l’égalité formelle et effective.

«Femmes algériennes et citoyenneté», quel commentaire ? Nous sommes citoyennes quand nous votons et demi-citoyennes quand nous héritons. Nous sommes citoyennes quand nous occupons des postes importants et citoyennes sous réserve selon le code de la famille qui nous impose un tuteur et selon la Cedaw ratifiée avec des réserves : la citoyenneté pleine et entière est un combat que nous sommes en train de mener.