Shehbaz Sharif a été élu hier lundi Premier ministre du Pakistan lors d’une séance à l’Assemblée nationale boycottée par l’opposition, mais le pays n’en a sans doute pas fini avec les soubresauts politiques tant son prédécesseur Imran Khan entend lui mener la vie dure.

Par Cyril BELAUD
Chef de la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N), M. Sharif, âgé de 70 ans et frère cadet de Nawaz Sharif, qui fut trois fois Premier ministre, a recueilli 174 voix dans une Assemblée qui compte 342 sièges. Il succède à M. Khan, 69 ans, à la tête de cette république islamique de 220 millions d’habitants dotée de l’arme nucléaire. Ancien joueur vedette de cricket élu en 2018, celui-ci a été renversé dimanche par une motion de censure, une première dans l’histoire du pays. La séance a été boycottée par la grande majorité des députés du parti de M. Khan, le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI, Mouvement du Pakistan pour la justice), qui ont aussi annoncé leur démission de l’Assemblée, à l’instar de l’ex-Premier ministre. «Allah a sauvé le Pakistan aujourd’hui, grâce aux prières de millions de Pakistanais», a déclaré le nouveau chef du gouvernement. «C’est la victoire de la rectitude et le mal a été vaincu.» M. Sharif a reçu le soutien d’une coalition hétérogène, qui comprend notamment aussi le Parti du peuple pakistanais (PPP) de Bilawal Bhutto Zardari, fils de l’ancienne Première ministre Benazir Bhutto, assassinée en 2007, et le petit parti religieux conservateur Jamiat Ulema-e-Islam (JUI-F) de Maulana Fazlur Rehman. La PML-N et le PPP, deux partis fondés sur des dynasties familiales, ont dominé la vie politique nationale pendant des décennies, se partageant le pouvoir dans les périodes où le pays, indépendant depuis 1947, n’était pas soumis à un régime militaire.
Affaires de corruption
Il reste donc à voir comment ces deux formations longtemps rivales, qui s’étaient associées dans le seul but de faire chuter Imran Khan, parviendront à gouverner ensemble. «L’histoire montre qu’il n’y a pas de convergence idéologique entre eux», a prévenu l’ex-ministre des Affaires étrangères, Shah Mehmood Qureshi, qui était le candidat du PTI au poste de Premier ministre mais n’a obtenu aucune voix. Il a dénoncé un «processus illégitime», avant de quitter la salle avec ses camarades avant le vote. Shehbaz Sharif est considéré comme moins charismatique que son frère Nawaz, mais aussi moins rigide et plus susceptible de faire les compromis nécessaires pour rester au pouvoir. Il était le leader de l’opposition le plus acceptable aux yeux de l’armée, qui reste la clé du pouvoir politique dans ce pays ayant passé plus de trois décennies sous sa direction même si elle n’est pas intervenue publiquement ces derniers jours. Comme Nawaz, destitué en 2017 pour corruption présumée et emprisonné, puis libéré deux ans plus tard pour raisons médicales et qui vit depuis en exil au Royaume-Uni, Shehbaz Sharif a été lié à des affaires de pots-de-vin et de corruption. Il a été arrêté et emprisonné en septembre 2020, mais libéré sous caution près de six mois plus tard. Son procès est toujours en attente. La PML-N accuse l’armée d’avoir fait tomber le gouvernement de Nawaz en faisant pression sur le système judiciaire, et Imran Khan, qui aurait été porté au pouvoir en 2018 avec le soutien des militaires, d’avoir poursuivi cette vendetta à l’encontre de Shehbaz. Le futur Premier ministre devra non seulement maintenir la cohésion de son camp, mais aussi composer avec la difficile situation économique du pays, avec une inflation élevée, une roupie en dépréciation constante – même si elle s’est ressaisie lundi, comme la Bourse qui a connu un plus haut historique sur une journée – et une dette qui se creuse. La dégradation de la sécurité, avec la multiplication des attaques menées par le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), les talibans pakistanais, sera également l’une de ses principales préoccupations. Il devra décider quelle stratégie adopter en termes de calendrier électoral en vue des prochaines législatives, qui doivent se tenir d’ici octobre 2023. Imran Khan, qui a tout fait pour s’accrocher au pouvoir, quitte à accentuer la polarisation de la société pakistanaise, devrait rester une épine dans le pied du nouveau gouvernement. Il n’a cessé de se dire la victime d’un «changement de régime» orchestré par les Etats-Unis en raison de ses critiques à l’égard de la politique américaine en Irak ou en Afghanistan, avec la complicité de l’opposition. M. Khan, qui entend mobiliser la rue, a promis la semaine dernière de ne jamais accepter «ce gouvernement importé». Shehbaz Sharif s’est engagé lundi à ouvrir une enquête parlementaire sur ces allégations et à démissionner immédiatement «si une once de preuve est produite» contre sa coalition. Nombre de Pakistanais, qui avaient donné en 2018 leur voix à M. Khan pour sa dénonciation de la corruption des élites symbolisée par la PML-N et le PPP, restent sensibles à ce discours et s’inquiètent du retour en grâce de ces deux partis. (Source AFP)