Par Kahina Sidhoum
C’est parmi les plus grands projets pétroliers en Afrique. Ils ont pour nom «Tilenga» et «Kingfisher» et désignent un important gisement enfoui sous les eaux du Lac Albert en Ouganda. Etant un pays enclavé, l’acheminement de sa ressource se fera jusqu’en Tanzanie via un oléoduc (East Africain crude oil pipeline, Eacop) de 1443 km.
L’investissement est considérable. Il est estimé à 10 milliards de dollars ! Il est porté par le géant français Total Energies, principale locomotive, et la compagnie chinoise Cnooc. Il devrait faire de l’Ouganda, comme le disent des experts internationaux depuis 2006, première année des découvertes, le «détonateur» du boom pétrolier en Afrique de l’Est.
L’accord entre les deux pétroliers et les autorités ougandaises, appelé Décision finale d’investissement (FID), a été signé début février, seize ans après la découverte des réserves du Lac Albert, à la frontière de la RDC (République démocratique du Congo). Pour Kampala, c’est l’espoir de voir le pays se transformer en eldorado pétrolier. Pour Total et la Cnooc, c’est s’implanter dans une partie du continent africain dont les richesses du sous-sol sont encore méconnues par rapport à celles des régions du Golfe de Guinée et d’Afrique du Nord ; c’est mettre la main aussi sur des réserves qui vont renforcer leurs poids dans le secteur énergétique mondial. Pour les populations vivant sur le site, qui se disent menacées et se plaignent d’intimidation et de harcèlement, c’est l’annonce d’une catastrophe écologique majeure et la destruction définitive de leur milieu naturel et de vie. «Nous sommes pleinement conscients des enjeux importants sur le plan sociétal et sur le plan environnemental qu’il représente», a tenté de rassurer le numéro 1 de Patrick Pouyanné, en février dernier à l’annonce du lancement du projet controversé. «Faux», ont répondu les représentants des populations, soutenus par des ONG internationales et française. La facture écologique et environnementale sera très lourde, préviennent-ils.

Vent debout, ils multiplient les alertes et estiment que l’oléoduc (chauffé) et le forage de centaines de puits de pétrole font perdre à des dizaines de milliers d’agriculteurs l’accès à leurs terres et représentent une menace écologique pour cette région riche en biodiversité. Le directeur régional de 350Africa.org, un groupe de protection de l’environnement, affirme dans un communiqué que «les conséquences de la construction de (l’oléoduc) seront dévastatrices pour (les) communautés, la faune et pour la planète».
Six ONG françaises et ougandaises engagées contre le projet ont lancé contre le groupe Total, il y a deux ans une action en justice en France, suivant une loi reposant depuis 2017 sur le «devoir de vigilance» et qui oblige les plus grandes entreprises à prévenir les atteintes graves aux droits humains et à l’environnement. Après deux années de bataille de procédures commencée en 2019, pour que le dossier soit traité par un tribunal judiciaire et non pas commercial, la justice leur a donné raison en décembre 2021. Une audience de fond est attendue à la fin de cette année 2022.
Samedi, 12 mars, le mouvement Stop Eacop engagé contre le projet a manifesté à Paris. Ses militants affirment que, sous la pression des militants, 11 banques et des assureurs dont BNP Paribas, Crédit Suisse et JPMorgan Chase ont confirmé se retirer du financement. Mercredi 23 mars, l’affaire est arrivée jusqu’au Pape François, qui a reçu les militants écologistes ougandais opposés au projet pétrolier. Ils ont plaidé la cause des populations déjà déplacées à cause des travaux d’infrastructure et sans dédommagement – plus de 100.000 familles – et mis en garde contre une extraction pétrolière qui va émettre «plus de 34 millions de tonnes de CO2 par an».
La mobilisation se poursuit avec le regard braqué sur l’Etat français et l’Elysée, déjà accusé dans un rapport publié par des ONG en octobre 2021, de mettre «tous ses moyens au service de Total (…) en totale contradiction avec les discours en faveur des droits humains et du climat» de Paris. Les Amis de la Terre France, l’Observatoire des multinationales et Survie fustigent dans ce document une «machinerie des portes tournantes» «entre Total et différents ministères et institutions-clés» du gouvernement français qui «n’hésite pas à développer sa coopération militaire avec le régime autoritaire et répressif ougandais». Selon des témoins à la presse, le régime Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, en plus du dispositif militaire destiné à «protéger les futurs installations pétrolières», déploie des informateurs pour traquer toute résistance au projet. A suivre. <