De notre correspondante Dominique Lorraine
«Onoda» est un film sur le temps, c’est le premier constat qui s’impose à chaud. Le temps, 10 000 jours qu’aura fallu au soldat Hiroo Onoda pour comprendre réellement que la Seconde Guerre mondiale était finie. Bel et bien. Autre temps, 165 minutes, qu’a pris le jeune réalisateur Arthur Harari pour nous raconter cette (terrible) histoire vraie. C’est bientôt la fin de la guerre, le Japon est en difficulté, affaibli par les coups de boutoirs de l’armée américaine. C’est sous ce déluge de feu, que fin 1944 le jeune militaire Hiroo Onoda, ancien délinquant formé aux actions secrètes, est envoyé sur une île des Philippines, Lubang, pour coordonner la résistance au débarquement US. Il va prendre la tête d’une escouade de quatre hommes et leur inculquer les méthodes apprises par son mentor, le mystérieux Major Taniguchi : résister et ne jamais se donner la mort contrairement aux Kamikazes. Malgré l’arrêt des hostilités et tous les signaux envoyés depuis la capitulation japonaise, Onoda refuse d’admettre que la guerre avait cessé. Il résistera seul jusqu’en 1974. C’est donc tous ces jours et toutes ces nuits que va filmer de façon épidermique Arthur Harari. Les saisons rythmées par le soleil et les moussons. La dernière patrouille nippone, encore sur le pied de guerre, va ainsi parcourir cette île minuscule en topographiant les lieux, changeant souvent de bivouac. Harcelant les habitants philippins qu’ils traitent de «donjos» («bougnoule» en d’autres termes), recherchant ou volant de la nourriture, construisant des abris de fortune, raccommodant leurs vêtements. Les visages vieillissent, les corps s’amincissent. Le temps, les maladies, les attaques, affaiblissent les hommes et Hiroo Onoda reste seul. On suit cette épopée tragique, scotché à son fauteuil. Car c’est un film fascinant, qui questionne plusieurs principes, l’obéissance, la fidélité (à un homme, à un pays), la solidarité qui fonde la cohésion d’un groupe. Mais aussi l’absurdité de la guerre. «Je dévorais Conrad et Stevenson et m’intéressais aux navigateurs solitaires ou aux expéditions polaires. Un jour, comme je parlais de ce désir devant mon père, il a évoqué, presque sous la forme d’une boutade, le cas incroyable de ce soldat japonais resté plusieurs années sur une île.
C’est ainsi que j’ai rencontré Onoda…», explique Arthur Hariri. Derrière la caméra, l’excellent Tom Hariri. «Mon obsession – avec mon frère chef opérateur – était d’attraper quelque chose du réel ; le film devait devenir une expérience de réalité. Les corps étaient là, les mains étaient là, la nature était là. Il y a quelque chose d’une captation. Nous en sommes venus à être obsédés par la sueur, la saleté des costumes, la concrétude des éléments. Le film a pris une dimension plus sensuelle que je ne l’aurai pensé, il fallait que la pluie tombe réellement sur les spectateurs ! Le dénouement sera apporté par un jeune étudiant japonais, passionné par cette incroyable odyssée humaine et qui débarquera sur la dernière île sur laquelle s’était retranché le dernier soldat perdu de l’empire du Soleil Levant. Une expérience de cinéma comme on en a rarement connu.
Il faut également saluer la prouesse des comédiens, particulièrement Endo Yuya (Onoda jeune) et Tsuda Kanji (Onodavieux) et l’excellente musique qui scande les étapes de ce voyage métaphysique (aux manettes Sebastiano De Gennaro, Enrico Gabrielli, Andrea Poggio, Gak Sato, Olivier Marguerit).
C’est sûr, on n’oubliera pas de sitôt ce Hiroo Onada, sorte de Robinson Crusoé des temps modernes.
D. L.