Omar Zerarga, ex-directeur général d’Algérie Poste et expert financier au sein d’un panel dirigé par l’ex-ministre des Finances Abderahmane Benkhalfa, revient dans cet entretien sur la création par Algérie Poste de la banque postale, prévue pour l’année 2019, et ce qu’elle peut apporter comme changements positifs non seulement au niveau d’Algérie Poste, mais aussi sur la place financière tout entière. M. Zerarga met en exergue également l’importance du volet formation ainsi que les stratégies qui doivent être adoptées en vue de mener à terme avec réussite ce projet.

Reporters : La Poste va devenir (créer sa) une banque postale en 2019. Qu’est-ce que cette transformation veut dire pour la poste elle-même ?
Omar Zerarga : La création de la banque postale va induire des changements notables dans le fonctionnement d’Algérie Poste. Ces changements sont d’ordre statutaire, organisationnel et opérationnel. En matière de statut, l’ordonnance 03-11 du 26 août 2003 relative à la monnaie et au crédit exige qu’une banque soit créée sous forme de société par action et doit disposer d’un capital minimal de 10 milliards de dinars, libéré en totalité et en numéraires. Sur le plan organisationnel, la priorité serait, pour les gestionnaires du secteur de la poste, de choisir le modèle commercial avec lequel il veulent monter la banque postale. Le choix doit porter sur l’un des modèles suivants : création d’une filiale 100 % d’Algérie Poste, création d’une joint-venture avec une banque de la place, partenariat de distribution des produits bancaires avec une banque en activité. Chacun de ces modèles possède des avantages et des inconvénients, qu’il convient d’analyser en fonction des objectifs stratégiques que se fixe Algérie Poste. Sur le plan opérationnel, les pouvoirs publics doivent arbitrer sur l’affectation du réseau postal. Une fois ces décisions prises, Algérie Poste doit s’atteler à réaliser de nombreux chantiers devant conduire à l’instrumentalisation de la banque postale. Ces chantiers sont de deux natures. Les chantiers participant à l’amélioration de la gouvernance de l’entreprise et le système d’information de gestion qui suppose la digitalisation des opérations à l’effet de produire une information fiable dans des délais raisonnables. Cela veut dire qu’Algérie Poste doit disposer d’un outil informatique robuste et intégré à sa taille et qui peut être interfacé avec les applications existantes. La comptabilité analytique dont les objectifs sont de pouvoir réaliser des contrats de service entre les différentes entités d’Algérie Poste, d’éviter les soupçons de financements croisés et de déterminer les coûts des prestations pour assoir une politique tarifaire. La politique commerciale, marketing et relation client : valoriser le capital client pour renforcer l’attractivité des produits et services. Il faut savoir qu’Algérie Poste dispose de peu d’information sur ses clients CCP. Ce sont des titulaires de comptes identifiés par un compte. Elle ne connaît pas leur besoin, leur capacité financière et leur domiciliation. L’enjeu de ce chantier est de renforcer la connaissance de la clientèle, de définir une politique commerciale adaptée aux besoins actuels et futurs des différents segments de la clientèle. Cela nécessite la mise en place d’une base de données clientèles, documentée de toutes les informations utiles à la connaissance des clients. Et les chantiers inhérents à l’activité bancaire proprement dite. Les aspects juridiques et réglementaires : maîtriser la réglementation bancaire et participer à la stabilité du système financier national. Le système d’information banque : disposer d’un outil fonctionnel capable de répondre aux besoins d’une activité de banque de détail ; Ressources humaines et formation : doter la banque postale d’un personnel qualifié et motivé. Les objectifs sont : reconversion des personnels, adaptation de référentiel de l’emploi (conseil financier, conseil clientèle, contrôle bancaire, management des risques), mise en place d’une grille de salaire compétitive et plan de formation.
Les fonctions bancaires spécifiques : mettre en place les processus de l’intermédiation bancaire. Collecte des fonds des publics, distribution des crédits et mise à disposition des clients des moyens de paiement. La liste de ces chantiers n’est pas exhaustive, d’autres actions peuvent apparaître lors de l’exécution du montage de la banque postale.

Aura-t-elle besoin d’obéir à un nouveau cadre juridique et réglementaire ?

Absolument, l’activité de banque est soumise à l’agrément du conseil de la monnaie et du crédit. L’agrément est accordé selon des conditions définies par l’ordonnance 03-11. Les banques sont régies par le cadre mis en place à cet effet, à savoir l’ordonnance relative à la monnaie et au crédit, les règlements, les instructions, les lignes directrices et les notes aux banques émis par la banque d’Algérie. Aussi, les banques et établissements financiers sont soumis au contrôle de la commission bancaire en matière de respect des dispositions législatives et réglementaires qui leur sont applicables. La banque postale, au même titre que les autres banques et établissements financiers, doit obéir à ce cadre.

Quels sont les nouveaux services que la poste va apporter ?

Avant de parler de nouveaux services que la poste peut apporter avec la création de sa banque, il est utile de revenir sur son modèle économique actuel, qui est construit principalement sur les transactions CCP (retraits des espèces, virements) en contrepartie de commissions. L’essentiel du chiffre d’affaires d’Algérie Poste provient des taxes des CCP. Ce modèle sera mis à rude épreuve par le déploiement des paiements électroniques (cartes bancaires, paiement par Internet et mobile). La création de la banque postale permettra à Algérie Poste de construire un nouveau modèle qui garantira sa viabilité. Il faut dire qu’Algérie Poste dispose d’atouts majeurs pour l’exercice de l’activité bancaire. Elle dispose d’un réseau physique étendu sur le territoire national, une grande expérience dans la collecte des fonds qu’elle fait pour le compte de la Cnep-Banque et de la mise à disposition de ses clients de tous les moyens de paiements offerts par la place bancaire. Elle dispose, par ailleurs, d’une solution monétique moderne avec plus de 6 millions de porteurs de cartes ce qui lui donne l’avantage d’être un acteur majeur dans les paiements électroniques. De ce qui précède, il ressort que seule la distribution de crédits manque à Algérie Poste pour boucler le processus d’intermédiation bancaire. Aussi, Algérie Poste détient des ressources importantes constituées des avoirs créditeurs des comptes CCP. Une partie de ces ressources est placée au niveau du Trésor public contre rémunération. La partie restante peut servir à l’octroi de crédits. Quel type de crédits consentir, quelles clientèles à cibler, quels sont les risques à gérer ? Ce sont autant de questions pour lesquelles Algérie Poste doit apporter des réponses claires pour définir sa stratégie de bancarisation. Les expériences observées dans le monde montrent que les banques postales se sont positionnées sur le segment de la banque de détail et ont ciblé au départ les populations à faibles revenus en leur proposant des crédits de faibles montants, essentiellement des crédits à la consommation ou des microcrédits.

Quelles vont être les conséquences de 
l’arrivée d’une banque postale sur le paysage bancaire et financier en Algérie ?
La banque postale aura un rôle prépondérant en faveur de l’inclusion financière. Celle-ci étant le moyen par lequel des personnes exclues du secteur financier formel peuvent accéder au système financier par l’intermédiaire du réseau postal. De par l’étendue de ce dernier et la composante de sa clientèle en majorité des fonctionnaires et des employés d’entreprises, la banque postale peut accompagner ces catégories de population en leur proposant des produits et services qui répondent à leurs besoins en matière d’épargne, de crédit et même d’assurance, au lieu d’être un organe de paiement en cash des salaires de la quasi-totalité des fonctionnaires de l’Etat et des employés des grandes entreprises publiques, avec tous les désagréments que cela suppose : files d’attente, mauvaise qualité de service, etc. Aussi, la banque postale va consolider la densité bancaire nationale qui est aujourd’hui d’une agence pour  25 000 habitants, loin des normes des pays développés. Pour Algérie Poste, ce projet est important pour diverses raisons : la décroissance des volumes de courriers notamment sous la concurrence des communications électroniques (sms, mail fax, etc.) et la faiblesse de l’activité colis-postaux, faute d’un redéploiement stratégique. Cette dernière mérite plus d’attention parce qu’elle constitue une option prometteuse pour Algérie Poste notamment après la promulgation de la loi sur le commerce électronique.
Passer des services de la poste à ceux d’une banque suppose des services nouveaux et une ressource humaine compétente. La poste va-t-elle recruter ou se lancer dans la formation de son personnel?
La réussite d’un tel projet ne peut être garantie s’il n’est pas porté par l’ensemble des personnels d’Algérie Poste : dirigeants, cadres et personnel d’exécution. Algérie Poste dispose de ressource humaine en quantité suffisante (28 000 agents). La démarche à suivre est d’abord de recenser les personnes qui peuvent être converties aux métiers de la banque et de mettre en place un plan de formation pour leur professionnalisation. L’apport externe en ressource humaine sur certains métiers et certains postes est inévitable. Les fonctions bancaires spécifiques doivent être confiées à des personnes justifiant de suffisamment d’expérience et de compétence dans leur domaine. Il leur sera confié la tâche de diffuser la culture bancaire dans tous ses aspects (règles prudentielles, management des risques, lutte contre le blanchiment…) auprès des personnels d’Algérie Poste.