Reporters : Bekkouche Omar, vous êtes le secrétaire général de l’Association des producteurs de la figue sèche de Beni Maouche, une association communale qui a réussi la gageure de labéliser son produit…
Bekkouche Omar : En effet, c’est une commune réputée pour sa figue sèche, et ce, grâce aux efforts des habitants de toute la région, qui ont travaillé sur le processus de labellisation de sa variété. La plantation de cette variété s’étend sur une aire géographique de 21 communes, 10 dépendant de la wilaya de Béjaïa et 11 de la wilaya de Sétif. En fait, pour simplifier les choses et contourner la réglementation, qui ne permet pas de créer une association de wilaya, le ministère de l’Agriculture nous a fait une faveur en nous accordant un agrément d’association communale. L’essentiel pour nous est de veiller à la préservation et la promotion de la figue sèche dite de Beni Maouche. Nous avons été chargés de faire en sorte de réussir la labellisation de cette figue sèche qui est la même dans les 21 communes puisqu’on y retrouve exactement les mêmes variétés dont les plus importantes sont au nombre de trois, qui adoptent le même itinéraire cultural en respectant un cahier des charges très strict.

En qui est spécial la figue de Beni Maouche ?
Il y a le savoir-faire avant tout, ensuite le climat, le sol, qui sont les mêmes et qu’on retrouve dans les 21 communes où est cultivée cette figue. Il existe trois variétés destinées au séchage, donc à la consommation. La variété Taâmriout qui existe en grande quantité, la variété Azendjar et la troisième Aberkane. Ces trois sortes de figue sont blanches, noires et violettes. Elles sont déjà labélisées depuis 2016 avec indication géographiquement contrôlée (IGC).
Ce sont de vieux vergers qui datent, probablement, d’avant la période coloniale ?
Effectivement, beaucoup de vergers datent de très longtemps, mais il y a de plus en plus de nouvelles plantations. Dans la commune de Beni Maouche, seulement, nous avons 1 010 hectares de figuiers dédiés à la figue sèche. Je vous parle, seulement, de ma commune, qui est le fief de ces trois variétés.

Quel a été l’apport de la labellisation, au-delà de la protection de la variété, à la figuiculture et à la région ?
Le nom de cette figue est déposé au niveau de l’Institut national pour la protection de la propriété industrielle (INAPI). Ce qui implique que personne ne peut la planter ou la commercialiser en dehors de la région et des membres de l’association, car il y un cahier des charges très strict. La production de la figue est 100% naturelle, il n’y a jamais d’ajout d’engrais ni de produits chimiques ou pesticides. Un des points importants du cahier des charges concerne l’altitude aussi où est cultivé ce figuier qui doit dépasser les 400 mètres, autrement dit, le terrain du producteur doit être au-delà de cette altitude et la majorité des figuiers qui sont plantés dans les villages de cette région sont sur des superficies de 600 à 800 mètres d’altitude. Toutes les communes adhérentes sont situées au-delà de 400 m, c’est un point essentiel, car c’est une région favorable au séchage de la figue. Celui-ci, qui est solaire, est fait de manière naturelle, en plus on fait la caprification qui est une méthode de déshydratation partielle qui est faite manuellement. Cette technique donne une variété très appréciée et constitue un critère obligatoire pour mériter la labellisation. Les fellahs, qui ont adhéré à l’association, peuvent la vendre en respectant le cahier des charges très strict et le séchage est fait sur le sol au soleil.

Je ne sais pas si mes constatations sont exactes, mais j’ai l’impression qu’il y a, de moins en moins, de figues sèches sur le marché…
Vous avez raison, la sécheresse et la chaleur ont eu un effet négatif sur la production qui a baissé. Dès qu’il y a un changement brusque de température, l’arbre subit un stress hydrique ou climatologique et les fruits, bien sûr, en pâtissent et tombent avant maturation. Il y a eu une très grande perte de la production allant jusqu’à 80% estimés par les services de l’agriculture ces dernières années. D’où leur absence du marché, sans compter que les prix sont très élevés avec une moyenne de 1 500 DA en dehors de son lieu de plantation. La figue, comme l’explique si bien mon ami Arezki Boudissa, est un produit médicinal dont la valeur nutritive et ses effets thérapeutiques sont connus de tous et indéniables puisqu’il a fait ses preuves en matière de problèmes cardiovasculaires. Comme le précise mon ami, la figue sèche est le top des fruits pour l’organisme, car même en consommant de petites quantités vous aurez des effets bénéfiques sur votre santé en particulier sur les pathologies cardiovasculaires, l’hypertension. C’est ce qui explique que nos vieux qui vivent en montagne ne souffrent pas de ces maux. C’est l’aliment le plus riche en potassium qui est un élément très important pour la santé, pour contourner les méfaits du stress.

Je me rappelle, dans ma jeunesse, on consommait beaucoup ce fruit en hiver, surtout, mais aussi trempé dans l’huile d’olive pour tout ce qui est problème de poumons, surtout pour les fumeurs de tabac…
Vous avez raison, si vous regardez la valeur nutritive du fruit vous constaterez qu’il est bourré d’éléments nutritifs et surtout à valeur médicinale intéressante. On peut vraiment le qualifier de produit médicinal d’autant qu’il est cultivé de façon naturelle chez nous, sans aucun ajout chimique, ce qui est très rare, aujourd’hui, en matière d’agriculture. Nous pouvons attester que c’est un fruit 100% biologique et de surcroît du terroir de nos villages montagneux.

Avez-vous une idée de la région, en Algérie, où il y a le plus de figues sèches ?
Il y a Beni Maouche, bien sûr, avec une superficie plantée de plus de 1 000 ha, il y a aussi les régions de Beni Chagana, Aïn el Gradj, Beni Djellil, Semaoun, Beni Mohli, Bejaïa, Bousselam. Dans d’autres régions du pays, les figues existent, aussi, à Tizi Ouzou, Alger, Bouira, Boumerdès, Mascara et Relizane mais elles ne sont pas encore labélisées. Ces dernières vendent la figue fraîche, nous, on est spécialisés dans la figue sèche. En plus, les trois variétés qui existent chez nous, vous ne les trouverez pas ailleurs. Mais, en réalité, je connais plus ma région. La production nationale, selon mon ami Arezki est de 126 000 tonnes par an, ce qui place notre pays en troisième position, après la Turquie qui occupe la deuxième place et l’Iran premier producteur mondial de figues. C’est un fruit qu’on trouve, à longueur d’année, en Algérie. Il faut préciser que chez nous, la qualité est très bonne, car le soleil joue un rôle important sans oublier qu’on n’utilise pas d’additifs ni d’engrais (surtout la potasse) qui neutralisent le goût pour ne pas dire le dénature.

Avez, déjà, pensé à exporter votre figue ?
Officiellement pas encore, mais il y a eu des tentatives de pénétrer les marchés européens, temporairement. Par contre, on assiste souvent aux foires et autres salons internationaux agricoles pour faire connaître notre produit et nous espérons y arriver un jour. Cela demande un savoir-faire en matière de présentation du produit et de son emballage que nous ne maîtrisons pas encore. Nous recevons beaucoup de demandes d’Europe, du Canada, des pays du Moyen-Orient, d’Indonésie et même de Turquie, pourtant deuxième producteur mondial. Nous aimerions exporter avec fierté, être à la hauteur et de manière sérieuse, nous ne voulons pas faire de bricolage. D’ici l’an prochain, ce sera envisageable, mais pas en grandes quantités. Pour le moment ce sont des intermédiaires qui s’y essayent, mais le mieux serait que le producteur lui-même le fasse.

Qu’attendez-vous pour créer un comité interprofessionnel de la filière ?
Pour le moment, nous avons seulement deux associations, celle de la wilaya chargée de la labellisation et la nôtre dédiée à la figue de Beni Maouche. Nous attendons et espérons créer un comité interprofessionnel dédié à la filière, car pour le moment la figue est classée dans un conseil général qui regroupe l’arboriculture. La filière du figuier doit être autonome, comme cela est le cas pour l’oléiculture, les céréales, les agrumes, etc. Nous espérons y arriver un jour.

Quel a été l’intérêt de votre présence à la Fête du miel et des agrumes de Tipasa ?
J’ai été invité par la Chambre d’agriculture de la wilaya de Tipasa pour présenter une communication sur le processus de labellisation de la figue sèche de Beni Maouche aux agriculteurs. Il s’agit de donner un exemple de produit du terroir, qui a été classé et protégé en espérant encourager d’autres fellahs et productions du terroir qui doivent être nombreuses partout en Algérie, mais aussi à Tipasa, comme le muscat de Cherchell, la prune de Aghbal, etc.
Nous avons mis à profit notre présence ici pour exposer la figue sèche, les produits de transformation, la pâte de figue, la confiture et les chocolats aux figues sèches. La pâte peut être mangée telle qu’elle ou en faire des gâteaux. A BEni Maouche, une petite industrie est née et des ateliers de transformation sont en train de se multiplier, en encourageant le travail féminin.
Il y a des ateliers de fabrication de ces produits, des familles se sont spécialisées dans ce créneau qui est intéressant sur le plan financier pour elle et en même temps pour les consommateurs qui y trouvent une variété d’offres. C’est vraiment un grand chantier et vous pouvez consommer la figue sèche autrement. Donc, en plus de faire connaître nos produits, l’intérêt est de sensibiliser les producteurs de la wilaya de Tipasa à labéliser leurs produits du terroir qui doivent certainement exister. Pour planter des figuiers aussi et promouvoir cette filière. Je tiens, vraiment, à féliciter les responsables de la Chambre qui ont été plus qu’à la hauteur, et au service des exposants et ont tout pris en charge, je n’ai jamais vu cela ailleurs. Le producteur dépose son produit et tout le reste c’est la Chambre qui s’en occupe, c’est incroyable ! Une expérience à démultiplier.