Olivier Le Cour Grandmaison s’est imposé durant ces dernières années comme l’un des grands décrypteurs et analystes du fait colonial français dans sa totalité, notamment durant sa séquence algérienne sur laquelle il a produit d’importants ouvrages. Une raison suffisante pour le solliciter à nouveau, en cette veille de la journée-anniversaire du «8 mai», sur quelques aspects importants de ses travaux et son appréciation d’une actualité algéro-française marquée par un contentieux mémoriel qui tarde à trouver une issue…

Entretien réalisé par Sofiane Baroudi
Reporters : Vous avez apporté par vos travaux un grand éclairage à la compréhension des procédés atroces de la colonisation, dans «l’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies», et vous montrez comment «la sphère scientifique» a joué un rôle dans l’administration des zones et des populations colonisées. Dans «Coloniser, Exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial», vous étudiez la barbarie de la guerre coloniale et vous analysez l’Etat qui en naît, pouvez-vous nous parler plus amplement des objectifs de vos travaux et de la méthodologie que vous utilisez dans vos recherches historiques ?
O. Le Cour Grandmaison
: Je précise immédiatement que mes recherches passées, qui ont donné lieu à la publication des ouvrages précités ainsi que «La République impériale. Politique et racisme d’Etat», et plus récemment encore à «Ennemis mortels, Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale» (La Découverte, 2019), ne sont pas uniquement des travaux historiques. Comme l’écrivait un contemporain au début de la IIIe République, la «colonisation est un fait social total». A ce titre, la colonisation, et tous les acteurs de l’époque, de même les spécialistes de très nombreuses disciplines, en étaient parfaitement conscients, a concerné des champs fort variés.
L’économie, le droit, la politique, puisque les débats coloniaux ont occupé une place extrêmement importante après 1885 et pendant de très longues années en mobilisant les partis, les syndicats, de très nombreuses associations, et bien sûr gouvernements et parlementaires sans oublier les fonctionnaires, qu’ils se trouvent en métropole ou dans les différents territoires de l’empire, chargés de mettre en œuvre les orientations décidées. On ne saurait oublier ce qu’il est convenu d’appeler alors «les sciences coloniales» comme la sociologie coloniale, la psychologie ethnique, la géographie, etc., Toutes ces «sciences» étant donc regroupées dans une Académie ad hoc qui réunit les meilleurs professeurs, qui traitent de la colonisation, et les meilleurs praticiens afin de mutualiser leurs travaux, d’échanger et de servir aussi ce que j’ai appelé «la République impériale». A ces disciplines, il faut également ajouter la médecine, l’hygiène publique et privée, l’architecture, la littérature et bien sûr l’histoire.
De là des conséquences méthodologiques importantes, me semble-t-il, si l’on veut rendre compte au mieux de ce «fait social total» qu’a été la colonisation. D’une part, la nécessité de s’engager dans une voie dé-disciplinarisée, pour employer un néologisme forgé par Michel Foucault, qui désignait ainsi une démarche et une exigence rebelles à l’ordre des savoirs aujourd’hui constitués. C’est la raison pour laquelle les ouvrages précités traitent évidemment d’objets historiques, mais aussi juridiques, militaires, étatiques, littéraires, parfois aussi, en refusant, tout comme Foucault, la rupture qui «existe entre l’histoire sociale et l’histoire des idées», ce qui impose d’étudier les représentations et les pratiques que ces représentations légitiment et rendent possibles. D’autre part, cela suppose de s’engager aussi dans une voie pour partie affranchie des chronologies pas trop resserrées qui découpent en quelque sorte l’histoire et la fragmentent en «blocs» supposément distincts. Se concentrer exclusivement sur la dernière guerre d’Algérie (1954-1962), par exemple, tend à occulter le fait qu’un certain nombre de techniques répressives et militaires ont été inventées, en tout cas mises en œuvre bien avant, parfois même à l’époque du général Bugeaud, puis perfectionnées par les officiers supérieurs lors du dernier conflit. Je pense en particulier aux déportations de civils, à la torture, déjà massivement employée lors de la «pacification» dès les années 1840, au «refoulement des Arabes», comme les militaires le disaient à cette époque, ou encore à l’internement administratif et à la responsabilité collective dont j’ai essayé d’écrire l’histoire juridique et celle des pratiques qu’ils ont légitimées pendant très longtemps. Les officiers supérieurs, entre 1954 et 1962, savaient pertinemment cela, et tout ce qu’ils devaient à leurs devanciers comme Bugeaud, notamment. Ce n’est donc nullement un hasard si une promotion, celle de 1958-1960, de l’école militaire de Saint-Cyr prend le nom du sinistrement célèbre maréchal qui a mis l’Algérie à feu et à sang après sa nomination comme gouverneur général de cette colonie en décembre 1840.

Vous avez consacré un opus important au code de l’indigénat, «De l’indigénat. Anatomie d’un monstre juridique, Le droit colonial en Algérie et dans l’empire français», conçu comme une «discrimination juridique» consacrant l’apartheid colonial inauguré à la veille de la proclamation de ce que vous avez appelé «la République impériale» fin 1870. Nous célébrons justement le 150e anniversaire de la grande insurrection de 1871 qui a été suivie d’une répression terrible ; séquestre des terres, exil forcé, crimes de masse… Pouvez-vous nous éclairer sur comment cette République impériale a mené l’opération coloniale en Algérie ?
Précisons tout d’abord que le code de l’indigénat dit algérien, sa première version, date du 9 février 1875 contrairement à ce qu’ont dit et répété pendant longtemps de nombreux historiens qui le citaient mais se trompaient sur la date initiale en croyant qu’il avait vu le jour en 1881. Erreur factuelle et de contexte pour le moins singulière. Si ce code est établi en 1875, c’est, entre autres, pour contribuer à rétablir l’ordre colonial au lendemain de l’insurrection dite kabyle de 1871, catastrophique pour la France qui a mobilisé ses forces armées pendant de nombreux mois afin de rétablir sa domination, en Kabylie, notamment. Il faut également ajouter que ce code est aussi très important parce qu’il a été la matrice juridique et répressive à partir de laquelle les autres codes de l’indigénat ont été élaborés puis appliqués dans de nombreux territoires de l’empire.


En Afrique occidentale française, Afrique équatoriale, Madagascar, Nouvelle-Calédonie et, pour une plus courte période, en Indochine. S’ajoutent à cet arsenal répressif d’autres dispositions comme la responsabilité collective permettant de frapper d’amendes collectives des villages et des douars entiers lorsque des troubles graves ont eu lieu et que le ou les auteurs n’ont pu être identifiés. Rappelons que c’est en recourant à cette mesure répressive que les tribus kabyles, qui se sont insurgées contre la domination française en 1871, se sont vu imposer une amende collective s’élevant à 63 millions de francs. Incapables de s’en acquitter, beaucoup ont été contraintes de vendre leur bétail et leurs terres. De là un appauvrissement dramatique et durable des habitants de cette région.
De même, le séquestre massivement utilisé à titre de représailles collectives dans les mois qui suivent le soulèvement kabyle de 1871, puisque les tribus visées furent privées de presque 2,6 millions d’hectares, soit l’équivalent de cinq départements français. Rappelons enfin que l’essentiel de ces dispositions d’exception ont été maintenues jusqu’en 1945. Même le Front populaire, en 1936, pourtant si soucieux du sort des travailleurs français, n’a pas changé d’un iota la condition faite aux «indigènes». Tous étaient et sont demeurés des «sujets français», privés des droits et libertés démocratiques élémentaires : pour la majorité d’entre eux, pas de droit de vote, de réunion, d’association, et pas de liberté de la presse, la presse en langue arabe étant traitée comme une presse étrangère ! De plus, ils sont soumis aux dispositions répressives précitées qui sont, les contemporains le savent parfaitement, des dispositions exorbitantes du droit commun.

Les questions mémorielles relatives à la guerre de libération en particulier et à la colonisation en générale sont au cœur des préoccupations bilatérales et ont été érigées en priorité nationale par le président Teboune en Algérie, de plus, les réactions autour du rapport Stora en France démontrent la grande importance de ces questions et même l’urgence de leur résolution pour les équilibres politiques en France. Pourquoi pensez-vous que la mémoire et l’histoire communes, particulièrement douloureuse, revêtent tant d’importance dans la politique actuelle ?
Commençons par ce constat, qui ne concerne pas uniquement l’actuel Président algérien, tant s’en faut, puisque nombre de ses prédécesseurs ont agi peu ou prou comme lui. En Algérie, et à front évidemment renversé comparativement à la France, les questions mémorielles sont mobilisées à des fins politico-diplomatiques lorsque cela arrange les autorités algériennes pour des raisons d’ordre intérieur et/ou extérieur.
De plus, c’est une évidence, ces mêmes autorités exploitent l’histoire de la guerre de libération nationale dans laquelle elles puisent une légitimité qu’elles jugent essentielles. Si la question de reconnaissance des crimes contre l’humanité, commis par la France en Algérie depuis 1830, et celle des réparations étaient véritablement à l’agenda politique des autorités algériennes, cela se saurait et vraisemblablement cela aurait eu des conséquences significatives du côté de Paris.
Il n’en reste pas moins que la responsabilité est d’abord et avant tout celle des autorités françaises qui se refusent toujours, en dépit de quelques avancées, à admettre ce qui a été perpétré pendant si longtemps en Algérie et, ceci découle de cela, à qualifier de façon précise les crimes commis. Crimes qui sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Les causes de ce refus sont bien sûr politiques et compte tenu de la dégradation spectaculaire de la situation politique en France, il est peu probable que l’on assiste à des avancées significatives dans les mois qui viennent.
Sans doute y aurait-il des «gestes», comme disent les communicants du président Emmanuel Macron, qui est d’ores et déjà en campagne pour sa réélection en 2022. Mais des «gestes» ne font pas des reconnaissances précises et circonstanciées. Plus encore, ces «gestes» sont justement faits pour éviter ces reconnaissances en cédant sur certains points pour ne pas avoir à le faire globalement. Ajoutons que ces reconnaissances sont depuis très longtemps attendues et exigées par les victimes et leurs descendants, et de nombreuses associations en France en particulier. Cela vaut, à titre d’exemples, pour les terribles massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, pour ceux commis pendant la dernière guerre d’Algérie et pour ceux qui se sont déroulés à Paris le 17 octobre 1961 au cours desquels des policiers français, agissant sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, ont assassiné des centaines de manifestants réunis pacifiquement pour protester contre le couvre-feu raciste imposé par le même préfet avec l’aval du gouvernement de l’époque.

En juillet 2020, l’Etat algérien a récupéré les ossements de grands combattants privés de sépulture pendant plus de 170 ans et ont organisé des funérailles nationales qui ont suscité un grand émoi, non seulement en Algérie, mais dans tout le sud. Est-ce que vous pensez que ce pas est un prélude à la satisfaction des revendications algériennes les plus urgentes sur l’ouverture et la restitution des archives, le déminage des zones frontalières, le nettoyage des déchets nucléaire et l’indemnisation des victimes ainsi que la reconnaissance des crimes du colonialisme ?
Pour les raisons qui viennent d’être rappelées, je doute fort que l’actuel président de la République française s’engage plus avant car, il doit composer avec l’électorat de droite, du moins une partie de cet électorat, dont le soutien lui est indispensable en vue du premier et plus encore du second tour de l’élection présidentielle. Sur la question des archives, sa duplicité est complète puisqu’il affirme souhaiter leur ouverture large alors que dans le même temps des dispositions contribuent à rendre la communication desdites archives plus difficile, voire même impossible. Enfin, relativement aux essais nucléaires et à leurs conséquences catastrophiques pour les populations concernées et pour l’environnement, aucun pas significatif n’a été fait. Sur ce dossier en particulier, les autorités françaises persévèrent dans une attitude indigne et scandaleuse. Plus largement, et comparativement à d’autres anciennes pays coloniaux comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, par exemple, ou encore comparativement à des situations distinctes comme celles des Etats-Unis, du Canada, de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie, les autorités françaises se signalent par leur pusillanimité persistante. En effet, les Etats précités ont reconnu d’une façon ou d’une autre les massacres commis à l’encontre des populations autochtones et parfois même ont accordé des réparations financières aux victimes ou à leurs descendants. Cette comparaison est désastreuse pour la France qui, sur ces points notamment, est très en retard.

Derniers ouvrages parus
«Ennemis mortels, Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale», La Découverte, 2019 et, avec O. Slaouti (dir.), «Racismes de France», La Découverte, 2020. Il a aussi signé plusieurs travaux importants dont «L’Empire des hygiénistes, Vivre aux colonies» (Paris, Fayard, 2019 et Alger, APIC 2020), «Coloniser. Exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial» (Paris, Fayard, 2005 et Alger, Casbah, 2005), «La République impériale. Politique et racisme d’Etat» (Fayard, 2009), «De l’indigénat. Anatomie d’un monstre juridique», «Le droit colonial en Algérie et dans l’empire français», Paris, La Découverte, 2010.