L’offensive turque de grande envergure sur le nord de la Syrie prend de plus en plus la forme d’une nouvelle guerre dans la région. Alors que la guerre en Syrie commençait à baisser d’intensité, l’intervention de la Turquie dans les zones kurdes remet du combustible dans une région déjà au bord de l’explosion.

Par Adlène Badis
Ankara n’aurait à l’évidence pas entrepris une telle opération sans l’accord tacite de Washington qui une fois encore lâche les Kurdes. En choisissant l’alliance américaine, les milices kurdes se sont elles-mêmes jetées dans le piège ? L’objectif avoué de l’opération turque est double : chasser les milices kurdes de la région frontalière turco-syrienne et instaurer une zone-tampon de 120 km sur 30 km de large. Depuis mercredi, une trentaine de combattants kurdes et 10 civils ont été tués par les frappes aériennes et les tirs d’artillerie de l’armée turque. Des roquettes kurdes tirées sur des villes frontalières en Turquie ont également tué six civils, dont un bébé et une fillette. Cette offensive a provoqué l’exode de civils. Les villes de Ras Al-Aïn, Tal Abyad et d’autres villes à la frontière ont été presque désertées par leurs habitants, provoquant une grande vague de déplacements. Les Nations unies parlent de 70.000 personnes ayant fui les combats, se dirigeant plus à l’est, vers Hassaké, une ville épargnée par les combats. La Turquie souhaite prendre le contrôle de la bande entre Ras Al-Aïn et Tal Abyad espérant créer une « zone de sécurité » où pourront être installés une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens vivant sur son sol. Les organisations humanitaires ont mis en garde contre un nouveau désastre en Syrie, où la guerre a débuté il y a plus de huit ans avec l’intervention indirecte puis directe de plusieurs grandes puissances régionales et internationales.

Les inquiétudes de Poutine
Le président russe Vladimir Poutine a dit craindre que l’opération de l’armée turque provoque une résurgence du groupe Daech dans toute la région. Des milliers de combattants de Daech détenus par les Kurdes risqueraient de s’enfuir. « C’est une menace réelle » a déclaré Poutine. Des milliers de ressortissants du Caucase russe et des ex-républiques soviétiques avaient rejoint les rangs des groupes extrémistes en Irak et en Syrie. « Où vont-ils aller? A travers le territoire turc ou d’autres territoires ? Plus profondément en Syrie sur des territoires sous le contrôle de personne et ensuite en Irak ou vers d’autres pays de la région ?», s’est interrogé Poutine. Le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg a exhorté Ankara à agir «avec retenue». Réagissant aux critiques émanant des Européens, le chef de la diplomatie turque a appelé à faire preuve de « solidarité ». Il a également reproché à ces pays de faire la distinction entre les combattants des Unités de protection du peuple (YPG) et un autre groupe auquel cette milice kurde est liée, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation qualifiée de terroriste par Ankara, Washington et l’Union européenne. Le chef de la diplomatie turque a pour sa part estimé que « tous ces débats » justifiaient justement la décision d’Ankara d’acheter plusieurs batteries d’un système de défense concurrent produit par la Russie, les S-400, une acquisition critiquée par les pays occidentaux. « Nous n’allons pas supplier nos alliés à chaque fois », a-t-il déclaré.

L’Europe, entre impuissance et embarras
Le président du Conseil européen Donald Tusk a assuré que l’Union européenne n’acceptera pas le «chantage » du président Erdogan qui a menacé d’envoyer en Europe des millions de migrants face aux critiques de l’offensive turque en Syrie. «Nous n’accepterons jamais que les réfugiés soient utilisés comme arme et pour nous faire chanter.
C’est pour cela que je considère les menaces du président Erdogan comme absolument hors de propos », a déclaré Tusk. Erdogan a sorti encore une fois la menace des réfugiés syriens envers des Européens dont la question des migrants est devenue sensible. Ankara se dit accepter de « gérer » le flux des réfugiés syriens mais à condition que l’UE ferme les yeux sur sa politique turque concernant la question kurde.
L’assaut turc en Syrie a provoqué un tollé international, les médias occidentaux se sont souvent rappelé que la Syrie a une souveraineté qui est en train d’être violée par les Turques. Après avoir durant des années appelé à une intervention militaire contre Damas, les même pays occidentaux sont outrés par l’intervention d’Erdogan dans le nord de la Syrie. Une intervention qui semble arranger la Syrie pour qui la question d’une région kurde autonome au nord du pays vole en éclat.
Le feu vert donné de facto par les Etats-Unis à l’opération turque en annonçant le retrait de soldats américains stationnés côté syrien de la frontière est perçu comme une trahison par les Kurdes, dont les forces étaient jusqu’alors alliées à la coalition menée par Washington.